Alain Gresh : « Rien ne sera plus comme avant »

Publié le par Françoise Germain-Robin (L'humanité)

Cette interview est tirée de l'Humanité du jeudi 24 février.

 

 

Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, est d’autant plus sensible aux révolutions du monde arabe qu’il est lui-même né en 1948, au Caire. Fils naturel du militant communiste et internationaliste Henri Curiel, il a été élevé par un père adoptif copte et une mère d’origine russe. Très engagé dans le combat pour la libération de la Palestine, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Proche-Orient et l’islam dont : les Cent clés du Proche-Orient (Hachette 2006), avec Dominique Vidal ; Israël, Palestine : vérités sur un conflit (Fayard, 2010) ; De quoi la Palestine est-elle le nom ? (Les Liens qui libèrent) ; l’Islam en questions, dialogue avec 
Tariq Ramadan et Françoise Germain-Robin (Actes Sud 2001).

Il analyse pour l’Humanité la situation en Libye et les bouleversements 
en cours dans l’ensemble du 
monde arabe.

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Avant de faire un tour d’horizon des révolutions dans le monde arabe, je voudrais avoir votre avis sur le point le plus chaud, la Libye. Après le discours violent et menaçant de Kadhafi mardi soir, à quoi peut-on s’attendre ? A-t-il les moyens d’exécuter ses menaces ?

Alain Gresh. C’est difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’il y a des fissures importantes dans le régime. Elles sont devenues manifestes avec la démission de plusieurs ministres et de nombreux ambassadeurs. Kadhafi est désormais isolé au plan international, mais aussi régional. Les pays arabes, qui, la plupart du temps, répugnent à intervenir dans les affaires de leurs voisins au nom de la non-ingérence, l’ont suspendu de la Ligue arabe et ont condamné très fermement son attitude en lui demandant d’écouter son peuple. Même condamnation de la part de l’Organisation de la conférence islamique. Cela va encore accentuer les fissures au sein du régime.


 Que lui reste-t-il comme soutiens ?

Alain Gresh. Il a encore des appuis tribaux, surtout en Tripolitaine. Mais il y a aussi des chefs de tribu qui ont lancé des appels à le combattre. Il est difficile, dans un pays où tout est tellement opaque et où les tribus jouent un rôle tellement important, de savoir exactement ce que cela représente et sur qui il peut réellement compter. Il a aussi des mercenaires qui viennent de pays africains. Ce n’est pas nouveau, il y a longtemps qu’il a voulu constituer ce qu’il appelle une « légion islamique ». Il a ensuite tourné son ambition de domination vers l’Afrique et y a recruté des troupes rétribuées à la faveur des conflits dans lesquels il n’a pas cessé de s’ingérer. Mais là encore, il est difficile de mesurer leur importance et leur fiabilité.


 Depuis dimanche, la plupart des villes de Tripolitaine se sont libérées et échappent au pouvoir. Y a-t-il un risque de scission du pays ?

Alain Gresh. Il ne faut pas oublier que la Libye a été constituée à partir de régions qui n’avaient pas la même histoire. Donc, je ne dis pas que le risque n’existe pas. Mais aujourd’hui, tous les opposants qui s’expriment à propos de la manière dont ils envisagent l’avenir, que ce soit les exilés ou ceux qui sont à l’intérieur, insistent sur leur volonté de préserver l’unité du pays.


Qui sont les insurgés ? À la différence de ce qui s’est passé en Tunisie ou en Égypte, on les voit sur les images des télévisions brandir des armes. Et on ne voit pratiquement pas de femmes parmi eux. Est-ce le signe d’un soulèvement surtout islamiste, comme certains l’affirment ?

Alain Gresh. Je ne le pense pas. L’opposition libyenne est très composite. Il y a des nationalistes, des démocrates, des royalistes et des islamistes. Mais il faut rappeler qu’il y a eu, précisément en Cyrénaïque et dans la région de Benghazi, une insurrection islamiste armée très forte qui a été réprimée dans le sang par Kadhafi dans les années 1990. Cela n’a pas été oublié et les islamistes ont gardé des positions et une influence certaine dans cette région. Quant aux armes, tout le monde en a en Libye, c’est un peu comme au Yémen. Kadhafi l’a d’ailleurs rappelé dans son discours de mardi en demandant aux gens de rendre leurs armes faute de quoi il y aurait une boucherie.


Et l’absence des femmes ?

Alain Gresh. Je pense que cela s’explique par le fait que la société libyenne reste une société tribale très conservatrice, où l’on a tendance à ne pas laisser les femmes sortir dans la rue, surtout quand il y a du danger, quand l’armée et la police tirent. Cela malgré le fait que des efforts certains ont été consentis pour donner aux femmes un statut d’égalité en les faisant accéder à l’éducation. Effort à mettre à l’actif de la politique à orientation socialiste menée dans les premières années par Kadhafi.



 Y a-t-il un risque de voir la Libye devenir un second Afghanistan, avec un courant islamiste très dur et des zones tribales à peu près incontrôlables, ce que pronostiquent déjà certains observateurs ?

Alain Gresh. Je ne le pense pas, car, comme je l’ai dit, il y a des courants très divers dans l’opposition, qui semble s’organiser pour prendre en main les villes libérées. De plus, les islamistes libyens ont en principe renoncé à la violence. Il est vrai qu’il existe une composante libyenne au sein d’al-Qaida et un groupe de Libyens qui combattent dans Aqmi (al-Qaida au Maghreb islamique). Si l’État libyen s’effondre, il peut y avoir une situation de non-droit dans laquelle tout peut arriver. Mais c’est le cas dans bien d’autres régions du monde arabe, notamment au Sahel ou au Yémen.


 Précisément, quelle peut être l’influence du chaos libyen sur le reste du monde arabe ?

Alain Gresh. Il peut effectivement faire peur. Bien qu’il y ait malheureusement eu des morts et des blessés en Égypte et en Tunisie, les soulèvements des peuples qui ont réussi à chasser les tyrans s’y sont déroulés de façon relativement pacifique, ce qui a encouragé les révolutions dans les autres pays. En ce moment, la focalisation des médias sur la Libye et la violence terrible qu’elle connaît peut faire peur, mais elle n’est pas représentative. Les circonstances, les situations sont différentes d’un pays à l’autre. On peut redouter un tel chaos dans un pays comme le Yémen, où il y a aussi une forte composition tribale et des divisions internes entre le nord et le sud, avec une présence d’al-Qaida. Cela peut être un frein au soulèvement dans un pays comme la Syrie, où existe une division entre sunnites et alaouites. Les Syriens n’ont d’ailleurs pas besoin de l’exemple libyen pour redouter le chaos : ils en ont un à leur porte, avec l’Irak. Mais cela n’empêche pas qu’il y a, dans tout le monde arabe, des composantes communes qui poussent les peuples à se soulever.


 Quelles sont-elles ?

Alain Gresh. L’autoritarisme de l’État et l’arbitraire absolu qui fait que n’importe qui peut se retrouver battu et torturé dans un commissariat, pour des raisons politiques ou non. Des problèmes économiques et sociaux, avec une détérioration de la situation depuis dix ans par les politiques ultralibérales. Un État providence érodé au moment où se créent des fortunes insolentes. Une population jeune – 50 % de moins de vingt-cinq ans – qui déboule par vagues sur le marché du travail et ne trouve pas de travail. Même s’il y a eu une révolution démographique, les vagues actuelles sont les plus nombreuses. En Égypte, un million et demi de jeunes ont fêté leurs vingt ans en 2010. Cette jeunesse, plus éduquée que les générations précédentes, a acquis d’autres schémas de pensée. Elle a grandi dans un monde plus ouvert, avec l’accès aux télévisions, à Al Djazira, à 
Internet. Elle est imprégnée de l’idéal des droits de l’homme et des libertés, qui, contrairement à ce qu’on pensait, n’est plus l’apanage des couches 
intellectuelles et petites-bourgeoises. S’y ajoute la transmission quasi instantanée de l’expérience des autres peuples : on a vu comment les Tunisiens expliquaient aux Égyptiens comment contourner la censure de YouTube ou Facebook.


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 N’est-ce pas en soi une révolution que cet accès à une pensée personnelle, dans un monde où, traditionnellement, on pensait comme le chef de famille, comme l’ensemble du groupe ?

Alain Gresh. Incontestablement. Et cela touche aussi le domaine religieux. Même le rapport à l’islam est devenu individuel, personnel, comme on l’a vu en Égypte. Le fait que les grandes institutions religieuses comme Al-Azar ou l’Église copte aient collaboré avec Moubarak a beaucoup fait pour les discréditer et inciter les gens à prendre une forme d’autonomie en matière religieuse. Les jeunes ont une conscience beaucoup plus individuelle que leurs aînés. C’est un mouvement qui a pris beaucoup de temps, qui sera encore long, mais qui me paraît irréversible.


 Quelles peuvent être les répercussions des révolutions arabes sur la question palestinienne ?

Alain Gresh. Je pense que les pays arabes vont être amenés à prendre des positions plus fermes. L’Égypte, en particulier, qui était devenue le faux nez d’Israël et des États-Unis. Son avenir n’est pas écrit, là comme ailleurs, la lutte du peuple continue et beaucoup de choses ne sont pas jouées. Mais quel que soit le futur gouvernement, il devra prendre en compte l’opinion publique, cette opinion publique dont on pensait qu’elle n’existait pas parce qu’elle n’avait aucun moyen de s’exprimer. Tout le monde sait de quel côté elle penche, et c’est pourquoi Israël aimait tant les dictatures arabes.
Je pense aussi que l’éviction de Moubarak est une bonne chose pour l’unité palestinienne. L’Égypte, qui officiellement jouait les médiateurs entre le Hamas et le Fatah, a en réalité tout fait pour empêcher la réunification. Au plan intérieur palestinien, l’exemple de la Tunisie et de l’Égypte peut être aussi porteur d’espoir pour une jeunesse palestinienne qui cherche de nouvelles formes de lutte, alors que, de toute évidence, la génération qui dirige l’Autorité est arrivée en bout de course. Le gouvernement israélien en est parfaitement conscient, on le voit à ses réactions. Après avoir supplié Obama de ne pas laisser tomber Moubarak, il est en train de mettre en place des forces d’intervention rapide pour parer à tout risque de soulèvement dans les territoires occupés.


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 Israël n’est pas le seul à avoir soutenu les dictatures arabes…

Alain Gresh. En effet. Pour les chancelleries occidentales, le soutien à ces dictatures était considéré comme la condition de la sécurité de l’Occident et d’Israël. C’était les régimes au pouvoir ou les islamistes. Alors certes, on ne peut pas avoir une politique étrangère uniquement fondée sur les droits de la personne, mais on n’est pas obligé non plus de cautionner les dictatures comme on l’a fait avec la Tunisie de Ben Ali et l’Égypte de Moubarak sans parler de la Libye de Kadhafi. Il me semble que la France et l’Italie se sont particulièrement distinguées dans les courbettes, au sens propre, puisque Berlusconi est allé jusqu’à s’incliner devant Kadhafi et lui baiser la main, comme le montre une photo dans la salle consacrée à cet événement historique au Musée de Tripoli.


 Mais toute l’Union européenne s’est mouillée en passant un accord avec lui pour qu’il contienne les candidats à l’émigration africaine en les jetant dans des camps.

Alain Gresh. Pas seulement. En Libye comme dans d’autres pays arabes, l’Union européenne a été l’instigatrice de la libéralisation des entreprises publiques, en faisant semblant de ne pas voir que cela entraînait la mise en place d’une économie prédatrice débouchant sur un pillage des ressources et leur accaparement par les groupes dirigeants à un niveau incroyable.


Comment expliquer que Barack Obama ait réagi plus vite que les Européens vis-à-vis des révolutions arabes, poussant même Ben Ali et Moubarak au départ, alors qu’il a tardé à le faire pour Kadhafi ? Est-ce parce qu’il n’a pas de solution de rechange ?

Alain Gresh. Les États-Unis ont été les premiers et les plus fermes soutiens de tous ces régimes, finançant même celui de Moubarak. S’ils ont réagi vite, c’est qu’ils espèrent continuer à orienter les politiques à venir dans ces pays dans un sens conforme à leurs intérêts. Mais il ne faut pas tomber dans la théorie du complot et voir la main des Américains partout. Même dans les pays qui sont totalement sous leur coupe, comme l’Afghanistan, ils sont loin de tout contrôler et ils se heurtent constamment à Karzai. Cela dit, ils continueront à tenter d’orienter les choses dans le sens de leur intérêt, car ils ont un poids considérable, surtout vis-à-vis de l’Égypte. En ce qui concerne la Libye, il y a une dimension particulière, car c’est un pays pétrolier important qu’ils ne souhaitent pas voir déstabilisé.

 

 

Entretien réalisé par 
Françoise Germain-Robin

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