Ces prisonniers cubains dont on ne parle pas...

Publié le par Vescovi Thomas

     Il est assez fréquent d'entendre parler de répressions subit par les dissidents cubains. Nos médias s'en délectent, pouvant ainsi frapper sur le régime castriste, annoncé à plus d'une occasion d'être au seuil de sa mort. Depuis 1998, cinq cubains sont prisonniers aux États-Unis. Parlementaires anglais, prix Nobel, Amnesty International... ils ont tous multiplié les initiatives pour faire entendre la cause de ces détenus. Après douze ans d'emprisonnement, qui connait les noms de Gerardo Hernàndez, René et Fernando Gonzàlez, Antonio Guerrero et Ramòn Labañino ?

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Rangé du haut, commençant par la gauche : Fernando Gonzàlez, Ramon Labañino, René Gonzàlez. Rangé du bas, de gauche à droite : Antonio Guerrero, Gerardo Hernàndez


      La révolution cubaine de 1959 renversa le dictateur Batista, véritable pantin des États-Unis. Une partie du peuple cubain refusa le régime castriste, qui au fur et à mesure de son déploiement prenait le chemin du socialisme. Des milliers d'individus quittèrent l'île pour se rendre généralement aux États-Unis. En effet, les cotes cubaines sont situées à environ 100 kilomètres de la Floride. Ainsi, la ville de Miami vit l'implantation d'une importante communauté cubaine. Ces réfugiés n'oublièrent pas pour autant leur île natale, et une frange s'organisa pour mener des opérations contre le nouveau régime, avec le soutien des États-Unis.

     C'est par cette façon qu'eut lieu du 17 au 19 avril 1961 la tentative de débarquement dans la baie des Cochons. Financés et armés par les services secrets américains, des anti-castristes tentèrent de mener une contre-révolution en débarquant sur l'île. Les conseillers d'Eisenhower, président sous lequel l'opération fut réfléchit, été persuadé que le peuple cubain s'uniraient derrière ces « libérateurs ». Or, ces troupes furent malmenées par la population locale dès leur arrivée, puis rejetées à la mer par les forces castristes.


 

 


      Un certain nombre d'organisations se créèrent, essentiellement basées à Miami. Leurs activités sont diverses, allant de la simple propagande, campagne anticastriste, à de véritables missions de sabotages. L'État cubain les accuse également de trafic de drogue, de tentative d'assassinat et d'attentats. On peut citer notamment la Fondation Nationale Cubano-Américaine (FNCA), le Conseil pour la Liberté de Cuba (CLC), Alpha-66, Mouvement Démocratie....

      Au début des années 1990, avec la chute de l'URSS, le démantèlement des Démocraties Populaires d'Europe de l'Est, ces organisations se montrent de plus en plus offensives, pensant que le régime castriste allait très prochainement s'effondrer, ayant perdu l'essentiel de ses soutiens. Le pouvoir cubain en est conscient, et décide d'envoyer cinq agents en Floride pour infiltrer les organisations, et ainsi anticiper leurs attaques.

      Bien que Fidel Castro soit fragilisé, il ne perd pas pour autant le pouvoir. Certaines organisations anticastristes décident d'anéantir l'une des ressources principales du pays : le tourisme.  Une série d'attentats frappent Cuba, notamment le 12 avril 1997 où un engin explosif provoque d'importants dégâts dans la discothèque de l'hôtel Melià Cohìba, situé à La Havane. Le 4 septembre, une bombe détruit une partie de l'hôtel Copacabana de La Havane, provoquant la mort d'un touriste italien : Fabio Di Celmo. Auparavant, le 24 février 1996, un avion de l'organisation anticastriste Brother to the Rescue (Frères du Secours) fut abattu. Ces avions survolent fréquemment les mers entre la Floride et Cuba, violant par la même occasion l'espace aérien cubain. 

      Malmené par ces attentats, voyant que les services américains laissent faire, le régime cubain décida en juin 1998 de transmettre des rapports, établis par ses agents, au FBI, concernant les activités des différentes organisations. Le 12 juillet 1998, Luis Posada Carriles, cubano-américain vivant aux Etats-Unis reconnait dans un long entretien accordé au New-York Times, avoir organisé ces attentats pour le compte de la FNCA.  Le 7 aout 1998, les ambassades américaines de Nairobi, au Kenya, et de Dar-es-Salaam, en Tanzanie, sont touchées par deux attentats faisant près de 230 morts, dont 14 américains, et environ 4000 blessés. Les États-Unis accusent Al-Qaeda d'en être l'auteur. Bill Clinton ordonne le bombardement de « camps d'entrainement » en Afghanistan et au Soudan, et appel à une union internationale contre le terrorisme.

 

 

 

 

      Dans ce contexte, le régime cubain relance le gouvernement américain en leur transmettant de nouveaux rapports. La volonté mutuelle de lutter contre le terrorisme devant conduire, logiquement, au démantèlement de ces organisations. Le 12 septembre 1998, le FBI décide de procéder à l'arrestation des cinq agents cubains, et de les inculper pour espionnage et conspiration.

      Le procès débute en novembre 2000, et dura près de sept mois. Les cinq cubains reconnaissent immédiatement être des agents secrets. Pas moins de 25 chefs d'accusations pèsent sur eux, dont : « Conspiration dans le but de commettre des délits contre les États-Unis », « Usage de fausse identité et faux papiers », « Agent d'un gouvernement étranger non déclarés aux autorités ».... Gerardo Hernàndez, le « chef » de l'équipe, est accusé, outre les faits cités précédemment, de conspiration en vue de commettre un meurtre au premier degré. En effet, il lui est reproché d'avoir permis l'attaque de l'avion de février 1996 (évoqué auparavant dans l'article). Cette accusation fut mainte fois remise en cause, dû à l'absence totale de preuves. Il aurait même été demandé à la juge de retirer cette accusation.  Le  25 juin 2001, le procureur reconnait que prouver cette accusation serait un "obstacle insurmontable". Cependant, d'une part elle fut maintenue, et d'autre part il fut reconnu coupable.


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      D'autres accusations sont troublantes. Les cinq agents sont reconnus coupables d'espionnage. La loi américaine définie cette accusation par le fait de voler ou d'obtenir des informations secrètes puis de les remettre à un gouvernement étranger; or, là encore, aucune preuve ne put le démontrer. Le FBI ne délivra que 20% des rapports établis par les agents, classant le reste comme dossiers Top Secret. De plus, trois hauts fonctionnaires américains : Eugène Caroll, Edward Atkeson et James R. Clapper, témoignent lors du procès de l'innocence des cinq cubains. 

      La défense contesta à de nombreuses reprises la partialité du procès. Situé à Miami, les lobbys anticastristes mirent en place une importante campagne de propagande. Bien qu'aucun des 160 membres du jury ne soit cubano-américain, 16 ont admis connaître les individus tués dans l'avion en février 1996. Les avocats des cinq cubains demandèrent, par le biais de motions, la délocalisation du procès, s'appuyant sur le 6e amendement de la Constitution américaine : « … Dans tout procès criminel, l'accusé jouira du droit d'être jugé rapidement et en public par un jury impartial... »

      La délibération du jury ne dura que quelques heures. René Gonzàlez fut condamné à 15 ans de réclusion; 19 ans pour Fernando Gonzàlez; et réclusion à perpétuité pour Ramon Labañino, Antonio Guerrero et Gerardo Hernàndez.

      De plus, ils furent contraints à passer un certain nombre de mois à l'isolement, traités comme le sont les prisonniers reconnus coupables d'avoir participé aux attentats du 11 septembre : des cellules de deux mètres sur deux sans fenêtres, visites interdites... G.Hernàndez y passa près de dix-sept mois.

 

      En décembre 2001, l'Assemblé de Cuba les désigna « Héros de la République de Cuba ». Le déroulement du procès poussa à la création d'un Comité National pour la Libération des Cinq Cubains, aujourd'hui présent dans près de vingt villes américaines et trente États.


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      Le 27 mai 2005, la Commission des Nations Unies sur les droits de l'homme rend un rapport stipulant notamment qu'à la vue des faits et des sentences, le procès ne s'est pas déroulé dans un climat d'objectivité et d'entière impartialité. Le 9 Aout, la Cour d'Appel d'Atlanta vote à l'unanimité l'annulation des peines, déclarant le jugement nul et non avenu. Elle réclame également la délocalisation du procès. Le 31 octobre, sur demande du gouvernement américain et du Tribunal de Floride, cette même Cour se réunit, débat, puis vote à 10 contre 2 le maintien des peines et du procès.

      Parallèlement, la mobilisation internationale s'accélère. Amnesty International commence par critiquer sévèrement les États-Unis pour ses conditions de détention. L'organisation attaque notamment le fait que les femmes de René Gonzàlez et Gerardo Hernàndez ne puissent obtenir de visas pour rendre visite à leurs époux détenus. La justice américaine justifie cette décision par le fait que les deux épouses seraient également membres des services secrets cubains.

      Au Royaume-Uni, cent dix parlementaires vont écrire au Procureur Général des États-Unis dans le but d'obtenir un nouveau procès. Huit prix Nobel se sont également réunis et ont envoyé un courrier à ce même procureur. Parmi eux : Desmond Tutu, Rigoberta Menchù, José Saramago, Wole Soyinka...


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      Le 4 juin 2008, 3 juges sont chargés d'analyser le déroulement du procès. Ils confirment les condamnations mais demandent l'ouverture d'un nouveau procès pour les trois cubains condamnés à perpétuité. Leur rapport révèle près de six erreurs graves faites par la juge Joan Lenard. Le 15 juin 2009, la Cour Suprême refuse la réexamination du procès. Cependant, l'arrivée d'une nouvelle administration à la Maison-Blanche, la pression internationale et diplomatique, permettent la mise en place le 13 octobre d'une audience de révision des sentences, présidée par la même juge.

      Fernando Gonzàlez, condamné en 2001 à 19 ans de réclusion, voit sa peine réduite à 18 ans. Antonio Guerrero, condamné à perpétuité, obtient une réduction à 22 ans de prison; et Ramon Labañino, condamné lui aussi à perpétuité, voit sa peine passée à 30 ans. Gerardo Hernàndez, reste quant à lui condamné à perpétuité. Le 15 juin 2010, un Habeas Corpus, dernier recours légal, fut déposé pour la libération de ce-dernier. Ses avocats prétendent avoir obtenu de nouvelles preuves démontrant son innocence.

 

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     Étant donné la situation diplomatique entre les États-Unis et Cuba, il est clair que ces cinq agents, démasqués, seraient arrêtés. Le gouvernement cubain a-t-il donc agit naïvement ? On peut légitimement s'interroger sur cette stratégie, sachant par ailleurs que l'emprisonnement arbitraire des cinq permet à Cuba de montrer du doigt son meilleur ennemi. Néanmoins, plusieurs éléments sont à souligner. D'une part, l'absence totale de couverture médiatique pour ces prisonniers. D'autre part, la façon dont le gouvernement américain laisse les organisations anti-castristes agir comme bon leur semble. A la lecture de l'affaire, il y a une nette impression que ces cinq agents n'ont pas infiltré uniquement des structures considérées par Cuba comme terroristes, mais véritablement des mouvances liées, voire internes, au pouvoir américain.

 

Pour plus d'infos :

Site du Comité Français pour la Libération des Cinq

La singulière histoire de cinq cubains - Le Monde Diplomatique

Les "Cinq" - Le Monde Diplomatique

Publié dans Amérique du Nord

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