L'Affaire Karachi : une véritable affaire d'Etat ?

Publié le par Vescovi Thomas

     Le 21 septembre 1994, François Léotard, ministre de la défense du Gouvernement Balladur, signe la vente de 3 sous-marins Agosta au Pakistan. Divers intermédiaires touchent des commissions, mais celles-ci sont stoppées brutalement après l'élection de Jacques Chirac en 1995. Le 8 mai 2002, un attentat frappe Karachi, la plus grande ville du Pakistan, tuant 14 personnes dont 11 ouvriers et techniciens français. La piste d'Al-Qaida et du terrorisme islamiste est dans un premier temps privilégiée, mais au fur et à mesure, c'est une véritable Affaire d'État qui apparaît, touchant notamment le président de la République, à l'époque ministre du Budget : Nicolas Sarkozy. 


h-3-1445806-3c64-17b52.jpg Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur


     Il est clair que cette affaire est complexe. Sans vous mentir, j'ai longuement hésité avant de m'y atteler. Tentons d'être clair... Reprenons l'affaire, étape par étape.


      Le 21 septembre 1994, la France et le Pakistan signent le contrat Agosta pour la vente de 3 sous-marins. Le montant s'élève à 5,41 milliards de francs. Somfa (devenue Somefa), la société chargée d'exporter le matériel militaire, reçoit une commission de 6,25% du contrat. Le 12 juillet, soit deux mois avant la finalisation de la vente, deux autres négociateurs, sous la pression importante de Renaud Donnedieu de Vabres travaillant au cabinet du ministre Léotard, s'immiscent dans les commissions touchant 4% du marché. Les deux individus sont libanais et se nomment : Ziad Takieddine et Abdulrahman el-Assir. Leur commission est perçue via leur société offshore  Mercor France.

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      Le 24 janvier 1995, les deux libanais exigent le paiement de la totalité de leur commission avant la fin de l'année. Cela est inhabituel, les commissions devant normalement être versées sur plusieurs années suivant l'état d'avancée des chantiers. Ils touchent ainsi dans l'immédiat une partie de leur commission, auparavant réévaluée à 10,25%, mais le reste ne pourra être payé qu'après la construction des sous-marins. Le 2 juin 1995, ils vendent leur contrat, ainsi que leur commission, à une banque espagnole. L'affaire semble incompréhensible. Pourquoi voulait-il tant en finir avec ces commissions ?

       Ce qui va interloquer les journalistes par la suite, ce qui va leur mettre la puce à l'oreille, c'est que ces deux hommes vendent leur lien à la vente des sous-marins, moins d'un mois avant l'obligation pour tous les partis politiques français présents aux présidentielles de 1995 de dévoiler leur compte de campagne. L'objectif est de vérifier l'équilibre des comptes, ainsi que le financement. Autre fait troublant, en juillet 1996, Jacques Chirac, élu un an auparavant, demande l'arrêt de paiement des commissions. On peut légitimement se demander pourquoi l'attentat de représailles aurait alors lieu 6 ans après. C'est là que l'enquête de Libération est fondamentale.


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      Libération  explique qu'en réalité, ce qu'a stoppé Chirac n'est qu'un flux du versement. Il y avait en fait un deuxième flux de paiement promis par l'industrie française de l'armement. Ce flux-ci, a été interrompu en 2001. Libération  s'appuie sur la plainte déposée le 29 aout 2009 par l'industriel pakistanais Ahmad Jamil Ansari, qui réclame des réparations suite aux procédures judiciaires qui ont frappé les intermédiaires du contrat après l'arrivée au pouvoir de Pervez Musharraf. Ce dernier avait pour objectif de détruire les réseaux militaro-financiers qui alimentaient ses adversaires. Sans hésitation, Ahmad Jamil Ansari parle et dévoile progressivement des faits impensables.

      Il dit avoir été recruté en 1992 par une officine parisienne chargée d'exporter du matériel de guerre. Il parle donc de la Somfa. Sa mission était simple : pousser le pouvoir pakistanais à acheter du matériel français, et donc se détourner des concurrents allemand et suédois, performants dans la construction de sous-marins. Des enveloppes auraient été distribuées pour que le Pakistan décide d'acheter des sous-marins à la France. Ahmad Jamil Ansari était épaulé de deux autres individus : Aamir Lodhi (homme d’influence, frère de l’ex-ambassadrice du Pakistan à Washington) et Zafar Iqbal (ancien militaire de haut rang). D'après la plainte du premier, les ennuis remontent à 1997, lorsque Nawaz Sharif est élu premier ministre du Pakistan en promettant de mettre fin à la corruption. Ahmad Jamil Ansari aurait alors été interrogé de façon musclé,e tandis que Mansur ul-Haq, chef d’état-major de la marine au moment de la signature des contrats, est contraint à la démission.


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      Le 12 octobre 1999, Pervez Musharraf prend le pouvoir par un Coup d'État et au lieu de bâillonner ses adversaires, il cherche à les priver de financement. Pour cela, il engage Broadsheet LLC, une société privée britannique de renseignements. Libération enquête sur cette organisation et obtient des révélations d'un de ses agents. Musharraf, souhaitant anéantir financièrement ses opposants, notamment Benazir Butto, au pouvoir durant la signature du contrat Agosta, demande à l'agence de retrouver les avoirs de 300 ressortissants, dont ceux mêlés à la vente des sous-marins. Il y a donc déjà là des suspicions si l'on lie la lutte contre la corruption de Musharraf et ses recherches de ressortissants liés au contrat Agosta.

      Mansur ul-Haq est ainsi interpellé au Texas le 17 avril 2001, puis extradé, sous l'ordre d'Islamabad. Il admet dès son retour au Pakistan avoir touché près de 7,5 millions de dollars dans la vente des sous-marins. Aamir Lodhi a aussi été recherché dans le but d'être extradé puis interrogé au Pakistan. D'après Libération, il séjournerait à Paris dans le quartier de l'Avenue Foch mais jouirait de la protection de l'administration française. Parallèlement, l'OCDE pousse l'Union Européenne à voter une loi anticorruption interdisant dorénavant le paiement opaque de commissions. La loi entre en vigueur le 28 septembre 2000. La Somfa arrête donc de payer les intermédiaires, sans aucun versement anticipé. Cette interruption brutale, selon une correspondance entre Libération et Zafar Iqbal, aurait provoqué des menaces par le biais de lettres acrimonieuses.

   

Jusqu'ici, les rapports avec nos politiques restent encore flous, creusons alors un peu plus...


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      Le 8 mai 2002, un attentat frappe à Karachi, la plus grande ville du Pakistan, un bus de la Pakistan Navy chargé d'emmener des ouvriers et techniciens étrangers de la Direction des Chantiers Navals (DCN) sur leur chantier d'assemblage des 3 sous-marins. 14 personnes, dont 11 français, sont tuées. La DCN, nommée aujourd'hui DCNS, est une entreprise française d'armement naval, dont l'Etat est actionnaire majoritaire à hauteur de 75%.

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      A la suite de ça, une enquête s'ouvre en France le 27 mai 2002, menée par les juges antiterroristes Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard. Comme nous l'avons vu précédemment, l'enquête privilégie la piste d'Al Qaeda. Le 29 juin, la police pakistanaise déclare être sur une piste fiable, et serait à la recherche d'un dénommé Sharib. Le 8 juillet, trois individus sont interpellés : Mohamed Imran Bhai, Hanif Ayub et Mohamed Ahmed Danyal. Tous trois sont membres d'un mouvement islamiste interdit basé dans la zone du Cachemire. En septembre 2002, un proche du réseau d'Oussama Ben Laden est arrêté au Pakistan, et le 12 novembre, Al Jazira diffuse un enregistrement audio attribué à Ben Laden où celui-ci cautionne les attentats perpétrés au Pakistan. Cependant, aucune revendication n'est faite.

      Le 1 juillet 2003, la justice pakistanaise condamne à mort deux individus coupables d'avoir organisé l'attentat : Asif Zahir et Rizouane Ahmed (Mohammad) Bachir. La connexion de ces faits est assez complexe. D'autant plus qu'à partir de ce moment là, l'enquête s'étouffe et tout est fait dans une opacité la plus  totale. Le 16 janvier 2007, suivant assidument la même piste, le juge Bruguière lance un mandat d’arrêt international contre Abdul Sahame, dirigeant d’Al-Qaeda, présenté comme le commanditaire de l’attentat par les services secrets pakistanais. En avril 2007, le juge Bruguière se rend au Pakistan. A son retour, il dit détenir des « informations de valeurs inégales ». A la fin de l'année 2008, le collectif de Familles de Victimes Décédées dans l’attentat de Karachi tente de reprendre les choses en main, jugeant que trop de questions restent sans réponses. Les familles des victimes engagent donc un nouvel avocat : Maître Olivier Morice. Parallèlement, deux nouveaux juges sont chargés de l'enquête : Yves Jannier et Marc Trévidic.


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      Le rebondissement, si l'on peut parler ainsi, survient le 13 septembre 2008, lorsque MediaPart publie une enquête faisant état de vente d'armes et de corruption. La source ? Une note anonyme interne à la DCN, datée du 11 septembre 2002, nommée Nautilus, est saisie par la justice dans un bureau de la société. Cette note affirme que l'attentat de 2002 est lié à des représailles en rapport avec des commissions, et elle implique le pouvoir politique français et pakistanais. L'article de Mediapart explique que deux juges : Françoise Desset et Jean-Christophe Hullin, enquête depuis le début l'année sur des suspicions de corruption dans l'armement français. Plus leur enquête avance, plus ils découvrent diverses affaires d'État. A l'origine, l'enquête portait sur les manœuvres illicites de la DCN pour écarter et surveiller ses concurrents. Cependant, des noms de personnalités politiques ressortent, notamment : Jean-François Copé, Brice Hortefeux, Edouard Balladur, et Nicolas Sarkozy. D'après Mediapart, l'enquête ne les met pas en cause mais indique qu'ils étaient tous « au minimum » au courant des manœuvres illicites de la DCN. Le 8 mai 2009, le collectif des familles des victimes écrit une lettre adressée à Nicolas Sarkozy lui demandant de «passer aux actes» et «d'affirmer la réelle volonté de l'État français à voir ce dossier avancer avec votre soutien sans faille». On espère ainsi que l'affaire sera au centre du débat lors de la réception le 15 mai prochain du président pakistanais à l'Élysée : Azif Ali Zardari.

 

 

 

      Le 18 juin 2009, MediaPart révèle que l'auteur de Nautilus est Claude Thevenet, ex-agent de la Direction de la surveillance du territoire (DST). Employé par la DCN pour des missions de renseignements suite à l'attentat de 2002, il a reconnu au juge Trevedic être l'auteur du document. Les juges en chargent du dossier abandonnent donc définitivement la piste du terrorisme islamiste et se tournent unanimement vers une affaire d'État. De plus en plus d'éléments amènent donc à penser que l'attentat serait une manipulation des services secrets pakistanais (ISI), en représailles à la suspension du versement des commissions. Une hypothèse est avancée expliquant que des rétro-commissions auraient servi à financer la campagne électorale d'Edouard Balladur, candidat malheureux à la présidentielle de 1995. Le directeur de cette campagne était Nicolas Sarkozy. Par ailleurs, la piste paraît pertinente d'autant plus que Jacques Chirac, ennemi politique du duo Balladur-Sarkozy, n'aurait pas hésité à suspendre tous les versements de commissions occultes dès sa prise de pouvoir.

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      Parallèlement, Claude Thévenet continue à parler au juge Trevidic, et indique, le 13 mai, que la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) n'a pas hésité après l'attentat d'envoyer des agents « briser des genoux » à des militaires pakistanais, en représailles. Le 26 juin 2009, Mediapart publie un entretien réalisé avec Frédéric Bauer, proche de Jacques Chirac, qui avait été chargé à l'époque de mettre un terme aux versements des commissions. Il déclare avoir été missionné « par les plus hautes autorités de l'État » pour suspendre les versements, car le nouveau président été persuadé qu'une partie de ces commissions avaient financés la campagne électorale de son adversaire.

     Le 1 juillet 2009, les deux juges réclament au gouvernement de lever le secret défense sur « l'ensemble des documents » concernant la vente des sous-marins et l'attentat, y compris d'éventuelles notes de la DGSE. Les journalistes de Mediapart poursuivent leur enquête et affirment dans un article paru le 2 juillet, qu'Abdulrahman El-Assir (rappelez-vous, l'un des deux négociateurs libanais introduit dans le contrat par Renaud Donnedieu de Vabres) est suspecté par les services secrets français d'être impliqué dans des réseaux de trafics de drogue et de blanchiment d'argent. Il aurait également de nombreux liens financiers avec Edouard Balladur. Ces éléments proviennent des auditions faites d'une part de Claude Thevenet, et d'autres part de Gérard-Philippe Menayas, ancien directeur financier de la DCN.

      Parallèlement, les familles des victimes s'interrogent et rencontrent en juin 2009 à Cherbourg le juge Trevedic. Il déclare que la piste des représailles est «cruellement logique». Au même moment, Nicolas Sarkozy, lors d'une conférence de presse à Bruxelles, est interrogé à ce sujet et réplique en déclarant que l'histoire n'a aucun sens, et qu'il faille « respecter la douleur des familles ». Cependant, la question, ainsi que la réponse du président n'apparaissent pas dans le compte-rendu de la conférence de presse....


 

 

 

      Le 21 octobre 2009, les rouages du mécanisme s'établissent progressivement. La DGSE remet près de quarante documents portant sur le contrat et l'attentat aux juges. On apprend notamment qu'Édouard Balladur finançait sa campagne par le biais de ces rétro-commissions en percevant un pourcentage sur les commissions de Ziad Takieddine et Abdulrahman el-Assir, les deux libanais qui avaient été introduits de force dans les négociations par le chef de cabinet de François Léotard, ministre de la Défense de l'époque. Cependant, de nombreuses clauses du contrat Agosta demeurent secrètes, empêchant la piste d'être définitivement vérifiée.

 

      Le 5 novembre 2009, de nouveaux faits apparaissent, la Suisse déclare détenir des informations quant à l'affaire. En effet, la justice helvétique aurait enquêté de 1997 à 2008 sur des comptes d'Asif Ali Zardari, qu'elle soupçonne de blanchiment d'argent. Des liens financiers auraient été établie entre diverses sociétés offshore, dont celle des deux négociateurs libanais, et des comptes de décideurs politiques français. Le 9 novembre, Gérard-Philippe Menayas est de nouveau entendu. Il explique clairement que Nicolas Sarkozy, étant au moment de la signature du contrat ministre du Budget, il avait nécessairement connaissance des intermédiaires du contrat.

 

 

 

      Le 22 février 2010, des documents sont envoyés anonymement au bureau de l'avocat Olivier Morice. Immédiatement, il les transfère au juge Trevidic, qui contacte le Parquet de Paris. Cela alimente l'enquête préliminaire débutée au début du mois de février suite à une plainte de l'avocat Morice pour faire la lumière sur le financement de la campagne présidentielle d'Édouard Balladur. Ces fameux documents sont publiés le 26 avril par Mediapart. Ils dévoilent des mouvements de fonds suspects intervenus en avril 1995, au profit de l'AFICEB, Association pour le financement de la campagne électorale d'Édouard Balladur.

 

 

 

      Cette affaire est loin de se finir. Néanmoins, pour le moment, aucune preuve matérielle ne lie l'arrêt des commissions à l'attentat. Dans un ouvrage intitulé Le contrat, Karachi : l'affaire que Sarkozy voudrait oublier, et publié le 19 mai dernier, les deux journalistes de Mediapart qui ont enquêté, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, y résument et détaillent les rouages de l'Affaire Karachi. Cette folie médiatique fait pression sur le gouvernement français. Si bien que le 5 mai dernier, le juge Trevdic, s'appuyant sur des enquêtes journalistiques, relance le ministre de la Défense Hervé Morin, pour qu'il livre des dossiers jugés « secret de la défense nationale ». Il espère éclaircir les clauses encore sombre, car demeurant secrète, du contrat Agosta, permettant peut-être d'officialiser les diverses hypothèses. Cependant, le gouvernement français ne cesse d'entraver la poursuite des différentes enquêtes.

 

 

 

       Le 2 juin dernier, Mediapart jetait de nouveau un pavé dans la marre, évoquant un rapport de synthèse de la police luxembourgeoise. Daté du 19 janvier 2010, le rapport désigne clairement Nicolas Sarkozy comme l'architecte du dispositif occulte ayant financé la campagne d'Édouard Balladur. On y découvre également le tracé des fonds, estimés à près de 96 462 000 francs. Que vient faire la police luxembourgeoise là-dedans ? L'un des moyens d'acheminer les fonds, en brouillant les pistes, a été la création d'une société offshore, validée par Nicolas Sarkozy mais aussi par Édouard Balladur, au Luxembourg.

 

 

 

      Ce rapport a relancé la machine juridique, et a remis l'affaire au centre des débats. Différents bras de fer se sont par ailleurs installés. Les familles des victimes réclament l'ouverture d'une enquête pour corruption, ce que le Procureur de Paris peine à valider. Le Parquet de Paris n'hésite pas à déclarer que les faits sont trop anciens, et que diverses enquêtes sont déjà ouvertes sur le sujet. Édouard Balladur avait par ailleurs été interrogé devant la commission d'enquête parlementaire sur l'attentat de Karachi. Il avait alors déclaré que l'argent déposé en espèces sur ses comptes de campagnes provenait de dons faits durant les meetings. La somme s'élève à plus de deux millions d'euros.

     Ce mardi 15 juin, une nouvelle plainte a pu être déposée par les familles des victimes, pour corruption, contre le club politique d'Edouard Balladur. Une nouvelle enquête va donc s'ouvrir.

 

 

 

 

Pour plus d'infos ou pour se tenir au courant des évolutions :

Dossier Mediapart consacré à l'Affaire (PAYANT)

Site du Collectif de la Famille

KarachiGate - Blog de Seb Musset

Les principaux points de l'affaire Karachi - L'Express

Un défaut de paiement à l'origine de l'attentat - Libération

Repères sur l'affaire Karachi - Libération

Publié dans Europe

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