L'homme : un paradoxe social

Publié le par Bey Narimène

 

      Kant, philosophe allemand des Lumières, (1724-1804), nous présente dans un extrait de Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, une transition, un processus. Celui du passage pour l’homme, de l’état de nature à l’état de culture. Ce passage est essentiel pour comprendre la philosophie kantienne. En effet, ici il s’agit de comprendre et de définir sa fameuse théorie de l’« insociable sociabilité », ou de la «sociabilité asociale » qui lui permet de faire passer l’homme dans un autre état que son état naturel. Ce passage nous explique aussi l’importance du social chez Kant, qui sera suivi du juridique et du politique, instaurant ainsi la vision d’un monde paisible pour l’homme. Celui-ci a la volonté de se mêler aux autres, il aspire naturellement à faire partie d’un groupe, mais dans le même temps, il est gouverné, régi par un désir de domination. Cependant il faut se rassurer, malgré les deux sentiments ambivalents qui habitent l’homme, et qui font de l’homme social une menace pour les autres, la société sera par la suite contrôlée et régulée. L’enjeu de Kant est de montrer que l’homme est un paradoxe social, mais qu‘il peut tout de même espérer vivre parmi les autres au sein d‘une même société.


immanuel-kant.jpgEmmanuel Kant


      Kant semble présenter les choses de cette manière: la nature invite l’homme à entrer dans la société, et l‘antagonisme kantien est un moyen, une cause même, de naissance d’une société réglée.


     Il ne s’agit pas de voir la culture comme destructrice, mais comme finalité ultime d’un monde harmonieusement ordonné et organisé. Il est bien question ici d’une « cause ». Toute la démonstration de Kant servira donc à présenter l’homme dans la société comme cause, autrement dit ce qui engendrerait, un monde correctement ordonné. Kant imagine un système de lois, qui prédominerait et régulerait les comportements des hommes dans la société, et leur permettrait une cohabitation meilleure. Le philosophe traite d’un « antagonisme », au sens de agônia, c’est-à-dire la lutte entre deux choses, la dualité. L’antagonisme dont il sera question dans les lignes à suivre, à savoir un désir de s’associer, et une résistance face à l’association, n’est autre qu’un moyen qui permettrait d’accéder à une uniformisation du caractère humain dans la société. Kant nous explique son raisonnement plus en détails: il va nous définir ce fameux antagonisme. Il s’agit de l’ « insociable sociabilité », cette expression si paradoxale, cette formule sibylline, et qui représente ce processus évoqué en introduction. Ce moyen permet donc l’accession à un monde autre, à un monde plus évolué. L’on remarquera que le philosophe des Lumières emploie fréquemment le terme de « tendance ». Il lui permet d’avancer une théorie qui n’est pas vérifiée. Si l’homme a tendance à, il n’est pas sûr que ce soit le cas de tous les hommes; il y a simplement une petite possibilité pour que ça le soit et que les hommes se comportent de telle façon. Kant est prudent dans sa démonstration. L’homme aurait donc tendance à vouloir faire partie de la société; cela sous-entend bien qu’il a des propensions à désirer, à pénétrer le groupe. Il est attiré par le collectif, c’est une sorte d’appel inévitable.


      Mais cette tendance, cette attirance, n’existe pas seule. Elle est accompagnée d’un autre sentiment qui fait contrepoids. Celui-ci, bien plus qu’une tendance, est décrit par Kant tel une « constante résistance ». Une résistance que l’on qualifie de constante, est stable et pérenne. Elle sera toujours présente pour empêcher l’homme de plonger complètement dans le gouffre de la sociabilité. Non seulement on comprend alors qu’il existerait deux forces contraires en l’homme, celle qui le pousserait à se sociabiliser, et celle qui l’en dissuaderait, mais l’on sait aussi pourquoi. Le philosophe explique que l’homme lui-même, sait qu’il est sans aucun doute, une « menace » pour les autres. En fait, c’est dans un but de sauvegarde du groupe, de l‘ensemble, que le corps réagit spontanément à la sociabilisation. L’homme tendrait à semer le trouble au sein du groupe. Cette notion est extrêmement bien définie et représentée par un terme islamique, qui doit être compris par son acception sociale: la fitna. C’est le fait même d’être enclin à diviser le groupe par sa simple intrusion en son milieu. L’homme s’y comporterait autrement qu’en individuel. La fitna, c’est l’ennemi du bon fonctionnement d’une société. L’homme est donc une menace pour l’autre homme.

Kant comprend alors cette dichotomie, ce manichéisme en l’homme, comme une « disposition de la nature humaine ». Il observe ainsi la situation d’un œil bien objectif; pour l’instant, tout ce qui est décrit par Kant, serait commun à tous les hommes. Par essence, l’homme est doté de cet antagonisme.


      Kant revient ensuite sur l’explicitation des deux tendances présentes en l'homme.


      La première tendance semble nous dire que l’homme, tant qu’il n’est pas dans un groupe social, est diminué de ses capacités. Il ne développe pas son potentiel au maximum. Mais dès lors qu’il intègre le groupe, il « se sent plus homme », il a l’impression d’exister, d’être un être à part entière, et ici « entière » fait bien référence à l‘état de celui qui est « plus » homme qu‘il ne l‘est en temps habituel, en ce sens qu’il n’est pas totalement lui-même, lorsqu’il est seul. C’est certainement pour cela que l’on dit souvent que les groupes révèlent, et réveillent même, des caractères. Ces traits de caractère, ces capacités et faiblesses aussi, qui sont naturels, s’émancipent pour apparaître au sein du corps social. Ce corps social agit comme un révélateur, quelque chose qui découvre au sens de dénuder moralement l’homme. L’homme se complaît alors à être dans un groupe, à en faire partie composante. Puis, Kant s’attaque au second membre de cet antagonisme: la constante résistance. L’on sent d’abord la nette hiérarchie entre les deux sentiments. La sociabilité est une tendance humaine, mais l’insociabilité est une « forte » tendance humaine. La tendance qui prend son origine du grec tenius, exprime une idée de légèreté. C’est certainement pour cela que Kant dans son expression personnelle, place l’adjectif  « insociable » avant le terme de « sociabilité », pour ainsi accentuer cette hiérarchie. Lorsqu’il traite de singularité, Kant nous précise qu’il ne s’agit pas d’une singularité à comprendre de façon méliorative, et qui pourrait être entendue dans le sens d’unique ou originale, mais d’une singularité qui se réfère au caractère individualiste et presque égoïste de l’homme. Kant va plus loin, ce caractère pousse celui-ci à vouloir « tout diriger », et l’on comprend alors que l’homme aime à gouverner et à dominer. C’est-ce qui anime justement les conquérants, si nous allons plus loin encore, les colonialistes et leur insatiables désirs impérialistes.


     L’homme aspire naturellement à la conquête, à la civilisation. C’est-ce qui a aussi malheureusement caractérisé les « blancs » à l’époque de la traite négrière, mais aussi ce qui caractérise encore le colon israélien aujourd’hui, ou l’américain en Irak. Cette impression que l’on a, d’avoir le meilleur point de vue, la vision la plus pertinente, nous mène à souhaiter la partager et l’étendre au monde entier. L’on remarque que l’homme n’est pas à l’écoute, il est retranché dans ses idées, obtus et acharné. C’est l’ego qui prend le dessus. L’on pense son raisonnement comme étant le plus judicieux et le plus adéquat parmi les autres proposés. L’homme tend à l’arrogance. Un peu plus loin dans le texte de référence, Kant nous surprend en développant le fait que non seulement, l’homme agit de telle sorte, mais il le sait, il en a clairement conscience, et c’est pour cela même qu’il anticipe les réactions des autres, face à sa volonté de tout gouverner selon son bon vouloir, au nom de son insociabilité. Il sait que les autres hommes s’opposeront à lui, que leurs caractères vont s’entrechoquer. Mais l’homme social ne s’en inquiète pas, puisqu’il sait comment se défendre face à tout cela.


      Kant s’attarde enfin sur la question de cette seconde résistance, celle de faire front à la résistance des autres. Cette résistance n’est dans un premier temps, pas à percevoir comme quelque chose de nuisible à l’homme, en tout cas à l’homme en tant qu’individu et non l’homme social, mais au contraire comme un moteur. L’homme, singulier, se pousse hors de ses limites. Il se surpasse et dépasse les autres par là même, c'est ce qui caractérise le fait de l'émulation. « Cette résistance qui éveille »: le verbe n’est pas choisi au hasard, l’on sent bien ici que certains traits de caractère, des traits essentiels à l’homme, étaient alors cachés quand il s’agissait de l’homme en tant qu’individu mais qu’ils se sont développés, et émancipés dès lors qu’il s’est trouvé éloigné de son naturel retranchement des autres, et qu‘il fut propulsé dans la masse sociale. Les « forces » renvoient au physique autant qu’au moral. L’homme est compris dans son intégralité, dans sa totalité. Ses points forts sont mis en avant. Il cherchera à réussir par exemple, grâce à son ambition. Aujourd’hui, dans le monde professionnel, l’on parle souvent des têtes d’entreprise, des patrons de firmes internationales, qui réussissent, et lorsqu’on les questionne sur leurs motivations, certains répondent: « la recherche de l’adrénaline ». C’est exactement de cela qu’il s’agit lorsqu’un homme se situe dans un groupe social. Il entre en compétition avec les autres, repousse ses limites afin de réussir. Pour ce qui est de la « paresse » elle est à opposer à l’« ambition ». L’homme s’éloignera de la procrastination et de ses ravages s’il entre dans le monde social. C’est ainsi que certaines personnes possèdent l’étoffe de leader lorsqu’elles pénètrent dans un groupe.

 

     L’homme tend, étant seul, à être inactif, puisqu’il est en dehors de toute possibilité d’entrer en compétition. Or, comme Tariq Ramadan, philosophe suisse, le dit: « l’ambition sans humilité, est arrogance, et l’humilité sans ambition, est inertie ». L’ambition nous pousse à triompher, moyennant les prises de décisions, et nous pousse à agir, à se fixer des buts précis. Pour l’instant toutes ces motivations semblent honorables et nobles. Néanmoins Kant bouscule rapidement de l’autre côté de la balance, puisque dans une société, l’homme est aussi guidé de mauvaises intentions. La « soif de domination » fait écho à l’expression « tout diriger », mais à un degré plus élevé. Kant sait qu’il ne faut pas se leurrer, et que le meilleur moyen pour l’homme de dépasser l’autre, c’est par à la possession de biens. L’on veut récupérer un maximum de terres, quitte parfois à spolier les droits de ceux qui y vivaient, comme c'est le cas en Palestine par exemple. L’homme est avide de pouvoir, c’est un doux dictateur comme on en voit encore à l’heure actuelle avec la guerre en Irak, l’intervention en Libye etc.


     L’homme recherche infiniment son profit, son intérêt. La cupidité règne aujourd’hui par le moyen du pétrole. C’est la richesse et en même temps le talon d’Achille de la planète. Les hommes s’entretuent autour de la question de l’or noir. L’on se dit touché par le sort de la population se rebellant dans les pays arabes aujourd‘hui, mais en réalité, ne voulons-nous pas plutôt garder un œil sur la situation de ces pétromonarchies, afin de pouvoir mieux s’en servir ensuite ? Les hommes se côtoient dans ce grand groupe social, signent des accords et des traités, entrent même en conflit, à cause de cette aspiration naturelle qu’est la domination sur autrui. L’homme souhaite posséder une place parmi les autres. Il veut être le meilleur, et pour cela il doit exister et se faire valoir de n’importe quelle façon possible. Le groupe révèle donc bien le caractère arrogant, narcissique et nombriliste de certaines personnes. C’est une quête de l’amour propre, une extension de son ego, que l’homme vise en résistant à la résistance des hommes.

 

     L’homme n’aime pas ceux qui l’entourent dans la société, c’est tout juste s’il les « supporte ». Il apprend donc à les tolérer parce qu’il n’existerait pas sans eux. Son but n’étant pas de les aimer, il est cependant bien celui de briller parmi eux. Seulement pour pouvoir le faire, il doit apprendre à les accepter. Kant nous fait comprendre qu’une fois que l’homme quitte la sphère naturelle individuelle, pour aller vers la société, il ne peut plus s’en éloigner. Il est pris dans un tourbillon infernal. Il se sent tellement entier parmi les hommes qu’il ne saura plus être autrement, même s’il possède une forte tendance en lui à devenir asocial. Tout se déroule de façon à ce que l’homme développe une certaine dépendance à la sociabilité. Il a besoin des autres pour vivre. Le mythe de Robinson Crusoé en est un exemple criant ici, Defoe y décrit un rescapé gagné par une profonde solitude, et cédant à la folie. Kant vient de nous expliquer, tout au long du texte, le processus de passage de l’homme de l’état de nature, à l’état de culture. C’est ici qu’est opérée la transition entre un état « brut », tel quel, naturel, et un état de « culture », d’entrée en société.Ce passage peut s’avérer difficile et douloureux, mais lorsque l’on connaît Kant, on comprend que c’est un passage obligé vers un monde plus calme, plus serein, mais surtout organisé, et conventionné.


      L’on peut conclure en se positionnant en faveur de cette théorie exposée, puisqu’un trop plein de pessimisme, à l’image de Hobbes, ne nous donnerait pas d’espoir de survie au sein d’une société, et nous pousserait à rester dans l ’état de nature, ce qui serait difficilement réalisable, et un excès d’enthousiasme rousseauiste ne prendrait pas en compte l’animosité qui se révèle en l’homme lorsqu’il entre en compétition avec autrui, dans la société.

 

Références bibliographiques:

-BOURIAU Christophe, Kant, « Prismes », Hachette, Paris, 2003.

-CUVILLIER Armand, Vocabulaire philosophique, « Livre de Poche », Armand Colin, Paris, 1995.

-JONAS Friedrich, Histoire de la sociologie des lumières à la théorie sociale, trad. Jean Walch, Larousse, Paris, 1991.

-KANT Emmanuel, Critique de la raison pure, trad. Alain Renaut, Garnier Flammarion, Paris, 2006.

Publié dans Questions de société

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