Le bon, la brute et les truands

Publié le par Vescovi Thomas

En 2007, on le pensait perdu, ruiné… Il n’en est rien. Tel un phénix, le Front National renait de ses cendres. Enfin, pas de langues de bois dès la deuxième ligne, on ne peut nier que Nicolas Sarkozy a su rassembler une large partie des électeurs de l’extrême droite en reprenant dans sa campagne des thèmes étant d’ordinaire l’apanage des lepénistes. En bref, le FN n’était pas mort puisqu’une partie de ses idées et de sa rhétorique siégeaient à l’Elysée.


7651414197_marine-le-pen-celebre-son-nouveau-statut-de-chef.jpgMarine Le Pen lors de son investiture à la présidence du Front National, au congrès de Tours, le 16 janvier 2011


Des sondages ont affirmé récemment que la nouvelle présidente du FN pourrait arriver en tête au premier tour des élections présidentielles de 2012, devant Dominique Strauss-Khan et Nicolas Sarkozy. On peut légitimement diffamer les sondeurs, comme nous le verrons prochainement, mais les ignorer est un danger.


Bon, concrètement, quelle est la situation ?


Depuis le départ de Jean-Marie Le Pen, et la succession de sa fille, Marine, on assiste il faut l’avouer à un bouleversement au sein du FN. Elle a compris que les provocations, les petites phrases, représentaient un obstacle pour sa formation politique. Illustration parfaite : l’invitation à la radio communautaire juive, Radio J, par la suite annulée suite à une pression des auditeurs. Son père n’y avait jamais eu l’accès, Marine l’a frôlé sans que cela ne choque la direction du média. Son père jugeait les chambres à gaz comme « un détail de l’histoire », Marine Le Pen a qualifié l’Holocauste de « summum de la barbarie ».


Pas question de badiner avec l’islam. Surfant sur la vague islamophobe qui sévit en Europe, la nouvelle figure du FN assume son discours, et le défend au nom de la République et de la laïcité. Son père renvoyait inlassablement l’image de l’anti-parlementaire, héritier du boulangisme et poujadisme qui ont marqué les III et IV République françaises. Pour s’en défaire et tourner définitivement la page de son prédécesseur, trois dispositions : disparition sur les affiches de « Le Pen » au profit de « Marine » ; le Front National est raccourcie en « (le) Front » ; refus catégorique de parler « d’extrême droite », au profit de « droite ».

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         Ne nous y trompons pas, si la nouvelle équipe du FN a su rassembler, elle le doit au renouvellement du parti sur les questions socio-économiques. Marine Le Pen a multiplié des appels du pied en direction des fonctionnaires en prônant un « Etat fort », s’attaquant aux maux qui touchent l’Education Nationale, tandis que son père en faisait une cible privilégiée. Comme le précise Christophe Forcari, dans Libération, Jean-Marie Le Pen a entamé un virage durant les années 1990 en rompant avec les thèses néoconservatrices et ultra-libérales anglo-saxonnes. Sa fille a assuré la sortie. Le FN prône désormais l’interventionnisme d’Etat dans la vie économique, et va même jusqu’à sous-entendre une politique de grands travaux de type keynésienne. L’ensemble se conjugue avec une dénonciation ferme de l’Union européenne, l’accusant d’avoir « imposé la suppression d’administrations d’Etat et de services dans tous les domaines de la vie publique comme la poste, la fermeture des tribunaux, des centres hospitaliers. »


         Marine Le Pen a donc su rallier une frange considérable de l’électorat de gauche profitant de la crise économique et financière récente. Là où la gauche radicale anticapitaliste aurait dû sortir son épingle du jeu, c’est l’extrême droite qui retrouve du jus.


         Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, place ce « nouveau » Front National dans une perspective européenne. Le Vieux Continent voit en effet pulluler un peu partout des mouvements, originellement d’extrême droite, détournant des références progressistes, réclamant plus d’Etat, défendre la liberté d’expression, l’égalité des sexes, les droits des femmes… Le FN a survécu à toutes les stratégies politiques. En faillite il y a peu, il a su se revigorer en devenant « une marque ». On vote pour LE Front National, pour son caractère anti-système. Camus va même plus loin en expliquant que le discours de Marine Le Pen est de plus en plus complexe à décoder. Critique du libéralisme, référence à la Résistance… Il semble même apparaitre comme « le plus laïc ».


         Dans The Independent, John Lichfield parle de la nouvelle présidente du parti frontiste comme une « porte parole efficace et sympathique pour un nouveau courant d’intolérance modérée ». Le journaliste britannique prévoit également  que « les socialistes vont se taper dessus pendant huit mois tandis que Marine Le Pen jouera les Jeanne d’Arc ». Par ailleurs, elle « exploite intelligemment le besoin d’identité et de valeurs simples dans un monde global menaçant. Elle surfe sur l’essor de la Chine et le déclin de l’Occident. »


         Une définition de ce Front National est compliquée pour une raison qui elle est simple : le programme pour 2012 est en cours de rédaction. Celui de 2007 a disparu, du moins on prône qu’il n’est plus. L’avenir nous éclairera…


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         Néanmoins, à défaut de prôner un nouveau FN tout en clamant : « on verra le programme de 2012 ». Prenons la problématique à bras le corps en jetant un œil aux propositions mises en ligne sur le site internet du parti. Tous les domaines ne sont pas actualisés, et nombreux sont en travaux. Cependant, un avant gout est possible. Pour apporter une aide aux SDF, le FN propose de déplacer les subventions accordées à des associations s’occupant de l’accueil des migrants, au profit d’organisations, « bien ciblées », chargées de venir en aide à « nos compatriotes » ; alourdir les peines encourues pour les trafiquants de drogue ; revoir le système de remise de peines ; rétablissement de la peine de mort ; abaissement de la majorité pénale ; créer une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre lorsqu’elles font usage de la force afin de supprimer toutes suspicions…


         De plus, symbole de l’enracinement idéologique du FN, avec ou sans Jean-Marie, les relations avec d’autres hommes politiques européens illustrent bien que derrière les discours, les faits sont tout autre. Lundi 14 mars, Marine Le Pen se rend sur l’île italienne de Lampedusa, où débarquent les migrants venus du continent africain. Elle choisit comme guide Mario Borghezio, député Européen de La Ligue du Nord, mouvement politique ouvertement haineux, xénophobe, raciste. Celui-ci est connu en France pour avoir participé en 2009 à une convention du bloc Identitaire à Orange. La même année il se rend à une réunion de Nissa Ribella, section niçoise des identitaires, où il déclare : “Il faut rentrer dans les administrations et les petits pays. Il faut insister beaucoup sur le côté régionaliste de votre mouvement. (…) C’est une bonne manière de ne pas être classé comme fasciste nostalgique, mais comme une nouvelle mouvance régionale, catholique, etc. Mais en dessous, nous sommes toujours les mêmes.” En Italie, Borghezio est connu notamment pour avoir incendié en 2000 un abri de SDF étrangers.


3824263973-marine-le-pen-a-lampedusa.jpgMarine Le Pen lors de sa visite à Lampedusa


            Afin de se présenter comme une véritable alternative, Marine Le Pen n’a de cesse d’employer le terme « UMPS », signifiant ainsi que la situation dans laquelle se trouve la France actuellement, est la cause de « ceux » qui ont eu le pouvoir : l’UMP et le PS. Il est important de préciser qu’historiquement, le FN n’a jamais soutenu, n’a jamais participé à l’établissement de la Sécurité Sociale. Le FN ne s’est jamais battu pour les droits du travail, pour la défense de l’expression syndicale, qu’elle compte encore aujourd’hui « interdire ». Le FN a toujours cherché à dresser le peuple les uns contre les autres, les français d’origines dès français naturalisés. Si ces-derniers ne sont pas des profiteurs, ils sont nécessairement des délinquants, ou de dangereux fondamentalistes refusant l’intégration. Le FN ne tente pas de créer un vivre ensemble par le dialogue et l’ouverture culturelle, mais il cherche à s’appuyer sur la frustration d’une partie de la population en proposant des solutions abjectes stigmatisant des franges du peuple.


         Les débats lancés par le gouvernement autour de l’identité nationale, de la burqa, de l’islam en général… a indéniablement fait le lit du FN. Le tout complété par les scandales qui agrémentent l’UMP : affaire Briche Hortefeux, affaire Éric et Florence Woerth, affaire Christine Boutin, affaire Christian Estrosi, affaire Christian Blanc, affaire Roselyne Bachelot, affaire Alain Joyandet, affaireS Nicolas Sarkozy… La majorité gouvernementale s’est ainsi divisée en trois groupes aux frontières souples :

  • Les électeurs de Nicolas Sarkozy qui se sont aujourd’hui écartés de la voie gouvernementale en rejoignant des mouvements centristes (Borloo, Morin), une droite « alternative » avec Dominique De Villepin, voire la candidature Strauss-Kahn du Parti Socialiste (marginal).
  •  Les fidèles du président, unis comme au temps du RPR et refusant de quitter le navire quitte à en laisser des dents en 2012.
  •  Les déçus qui se laissent séduire par la candidate frontiste, sans avoir l’impression de changer de camp.

Etayons cette argumentation en pointant du doigt le débat quasi fratricide au sein de l’UMP, entre les deux tours des élections cantonales, sur un appel ou non au vote socialiste, à la constitution d’un Front Républicain contre le FN. Les figures du mouvement s’opposent, les adhérents se divisent, certains allant même jusqu’à déclarer publiquement voter pour des candidats frontistes.


Les sondages jettent un froid sur l’échiquier politique. La manière dont ils sont conçus, jette une controverse. Premièrement : tous les candidats ne sont pas encore connus. Deuxièmement : aucun programme, aucun projet concret n’a encore été présenté. Troisièmement : afin que les sondés acceptent de répondre, on leur fait toutes sortes de propositions comme un voyage après tirage au sort, etc etc… Le panel choisit n’est donc pas représentatif. Et l’élection a lieu dans 14 longs mois ! Toutefois, ces sondages doivent nous faire réagir, car représentatif ou pas, le vote Marine Le Pen se banalise, et croit indéniablement. 

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Et la gauche, elle est où ?

 

         Question épineuse… La gauche aurait dû profiter des crises qui ont pesé sur le mandat de Nicolas Sarkozy. Or, soyons clair, bien que les débats et politiques du gouvernement furent houleux, stériles, haineux… La gauche peine à convaincre. Le Parti Socialiste a perdu, et perd de sa crédibilité quand ses dirigeants s’affrontent sur la potentialité de la probabilité de la candidature à l’investiture de 2012 de X ou Y. Les militants justifient la démocratie interne. Restons sérieux, voir dans un même parti des individus réaliser des déclarations publiques divergentes, comme sur les 35h, ne peut aboutir qu’à une méfiance de l’électorat pour un vote rose. Europe Ecologie et le Front de Gauche, quand à eux, grimpent indéniablement mais reste à savoir jusqu’où va leurs capacités électorales. Jean-Luc Mélenchon, par sa gouaille, a sorti le Font de Gauche de sa place étouffante, pris en étau entre le (feu) NPA et son porte parole ultra-médiatique Olivier Besancenot, et les éléphants socialistes.


         La gauche ne convainc plus, ou peu. Toute une partie de la jeunesse délaisse les formations politiques, déçue par des pratiques, des discours, des politiques, bien trop éloignés des attentes, bien trop éloignés des espérances. Lorsqu’un parti parvient à trouver la solution à un problème, il déçoit sur un autre dossier. Un vrai projet sur l’Europe, mais intégrisme laïcard à côté… Des réformes sociétales pertinentes, mais un manque crucial de solutions économiques. Au sein de ces formations, les militants s’activent à développer des projets rassembleurs et cohérents.


Qu’ils se dépêchent, l’odeur des flammes devient nauséabonde.

Publié dans Europe

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