Le terrorisme ne se combat pas avec des armes

Publié le par Vescovi Thomas

 

Dix ans après le 11 septembre, la situation n’a toujours pas évolué en Afghanistan. Les forces Talibanes sont loin d’avoir été démantelées, l’offensive sur Kandahar, débutée il y a près d’un an, n’est qu’un bourbier de plus.


181707_180268162016580_100001001921390_405091_358103_n.jpg

 

Panorama de la situation en 2011

 

L’attaque menée conjointement par les États-Unis et l’OTAN débute le 8 octobre 2001. En Cinq semaines, le régime des Talibans est renversé. Cependant, depuis cette date, ces derniers continuent à contrôler de vastes zones et n’hésitent pas à mener des raids contre les forces de la coalition. Aujourd’hui, les Talibans ont la capacité de tenir plusieurs fronts à la fois. La Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (ou ISAF) ne cesse de s’accroitre : de 5000 hommes en 2001, elle se compose en 2009 de 71 000 hommes, puis 131 983 en février 2011. L’ISAF regroupe toutes les forces présentes en Afghanistan luttant contre les Talibans, soit plus d’une quarantaine d'États. En janvier 2011, les pertes humaines de l'ISAF s'élèvent à 2237 soldats. On estime qu'environ 14 000 civils ont été tués depuis le début des opérations, et 25 000 talibans.


ISAFRépartition géographique de l'ISAF en Afghanistan.

 

736101.jpg

           Dans un article du New-York Times publié le 25 juin 2010, et intitulé Worse than a Nightmare (traduit par Courrier International en : l’enlisement avant la défaite) le journaliste Bob Herbert clame que ces neuf années de guerre n’ont absolument rien changé. La complexité de la situation en Afghanistan fut résumée par un schéma établi par le Pentagone, le voici :


powerpointN'hésitez pas à cliquer pour agrandir le schéma

 

           Les Talibans ont su également évoluer, pour faciliter le recrutement et calmer l’antagonisme du peuple afghan à leur égard. La population rurale est en grande partie affamée, ne pouvant plus compter sur leurs terres. La misère est encore plus forte dans les villes. En septembre 2009, Oxfam International (confédération de 14 ONG) appelait les États présents en Afghanistan à débloquer des fonds pour lutter contre l’extrême pauvreté régnant dans les agglomérations afghanes. Le risque, d’après Oxfam, est qu’une partie de cette population rejoigne les Talibans, où ils disposeront d’un salaire et de quoi se nourrir. Un policier ou un soldat afghan gagne près de deux fois moins que ce qu’offrent les Talibans.

           En Novembre 2009, Le Monde Diplomatique publiait un article rédigé par Patrick Porter, intitulé : Surprenante souplesse tactique des talibans en Afghanistan. Celui-ci explique que les Talibans ont su, au fur et à mesure du conflit, redéfinir leur ligne politique. Tout d’abord en ce qui concerne la culture du pavot. Sous leur régime, cette culture était formellement interdite. Désormais, elle est acceptée voire même favorisée. Le pavot est une plante résistante permettant de pousser sur des terrains très arides, d’où l’intérêt pour les agriculteurs afghans. Celle-ci représente également un enjeu financier, étant la base de la production d’opium et d’héroïne.


opium.jpg

           La culture de l’opium fait vivre environ deux millions d’afghans, et représente près de 35% du PIB. S’appuyant sur cette agriculture, les Talibans bénéficient ainsi de rentes confortables, et ne subissent plus l’hostilité des populations rurales. Dans les zones urbaines, les Talibans ont également su évoluer pour tenter d’obtenir la sympathie de la population.

En février 2007, ils parviennent à reprendre Musa Qala, ville d’environ 20 000 habitants située dans l’Helmand, au Sud-Ouest du pays. Ils n’imposent pas le port de la barbe pour les hommes, n’interdisent plus les instruments de musique et autorisent le cinéma. Ils ont également compris l’enjeu stratégique que sont les médias et internet. Ils ont ainsi envoyé des hommes en Irak ou au Pakistan se former à la création de vidéos. Ils acceptent l’embarquement de journalistes, et développent dans les zones qu’ils contrôlent des systèmes scolaires et judiciaires. A Kandahar, un médiateur fut même nommé pour être à l’écoute des problèmes de la population.


111698-pavot-cultive-afghanistan.jpgCulture du pavot


           Toutefois, il ne faut pas se tromper, les Talibans maintiennent leur haine contre tout ce qui représente la modernité occidentale. La femme reste soumise à l’homme, les journalistes courent toujours le risque d’être capturés, tels que Stéphane Taponier et Hervé Guesquière. De plus, l’attentat-suicide, autrefois dénoncé comme étant un affront à l’islam, est aujourd’hui revendiqué.

           Cela nous ramène à une même inquiétude constante, inquiétude sur laquelle se base les dirigeants dont les troupes sont présentes en Afghanistan : si les forces occidentales partent, les Talibans reprendront le pouvoir. A défaut de réfléchir sur « qui doit combattre les Talibans », il serait intéressant de s’interroger sur le moyen d‘assurer une vie décente à la population locale. Essayons d’être plus clair.


article_photo_1206168950403-1-0-copie-2.jpg


« La paix a un prix »

 

           Jean Ziegler est un sociologue suisse. De 2000 à 2008, il fut rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies. Il est aujourd’hui membre du Comité consultatif du Conseil des Droits de l’Homme. En 2005, il publia un ouvrage intitulé L’empire de la Honte. Évoquant le terrorisme, il établit que les groupuscules fanatiques recrutent leurs « soldats » essentiellement « parmi les populations les plus démunies ». Il ajoute : « la misère est le terreau du terrorisme groupusculaire, l'humiliation, la misère, l'angoisse du lendemain favorisant grandement l'action des kamikazes. »


abb_biographie_jean_ziegler_01.jpgJean Ziegler


           A partir de ce fait, il faut avancer ce chiffre faramineux : plus de 1000 milliards de dollars sont dépensés chaque année dans le domaine militaire depuis 2004. 47% de ces dépenses sont effectuées par les États-Unis. Il a été calculé que de septembre 2003 à septembre 2004, 4,8 milliards de dollars ont été dépensés, chaque mois, par les États-Unis pour financer la guerre en Irak. Érasme disait que « la paix a un prix », Jean Ziegler le prouve.

           En effet, ces sommes permettraient d'éradiquer les pires fléaux qui touchent ces populations. Le Programme des Nations Unies pour le Développement estime que 85 milliards de dollars par an, durant dix ans, offriraient à tout être humain l'accès à une éducation de base, des soins de santé de base, une nourriture suffisante, de l'eau potable, des infrastructures sanitaires... Et même l'accès à des soins gynécologiques et obstétriques pour les femmes. A travers ces investissements, on n'utiliserait qu'une fraction des dépenses militaires.


m081028

           Pour développer les énergies renouvelables : 50 milliards. Éliminer définitivement la dette des 49 pays les plus pauvres : 30 milliards. Diffuser les vaccins contre les épidémies et la trithérapie pour le traitement du sida : 19 milliards. Supprimer les bidonvilles et créer des logements décents : 20 milliards. Éradiquer la sous-alimentation et la faim : 19 milliards. Combattre à long terme le réchauffement de la planète : 8 milliards. Mettre un terme à la déforestation : 7 milliards. Résoudre le problème des réfugiés en offrant des réimplantations et de véritables prises en charge : 5 milliards. Supprimer l'analphabétisme : 5 milliards. Accompagner la construction d'institutions démocratiques : 2 milliards.... Ces chiffres sont connus de tous car inscrits et diffusés au siège des Nations Unies.

           Par ces chiffres, de nombreuses questions s'érigent. Il est cependant clair que toute théorie visant à prétendre instaurer la démocratie par l'intervention d'armées étrangères est erronée. La liesse de la libération, qu'elle ait lieu en Afghanistan ou en Irak, fut éphémère. Rapidement, ces troupes ne sont plus des « libérateurs », mais ils représentent l'occupant, l'ennemi. Le déclenchement de la guerre ne sert que des intérêts privés. Les afghans l'ont vite compris, les troupes de l'ISAF n'acheminent que des armes. La reconstruction, si elle a lieu partiellement, a comme seul objectif de maintenir une espérance infondée, d'acheter une certaine paix sociale au jour le jour. Les soldats engagés pensent lutter pour la justice, la démocratie, mettant en avant la création d'un gouvernement élu. Gouvernement qui n'a pas hésité à tendre la main aux talibans, ayant conscience du chaos général dans lequel se trouve l'Afghanistan.


afghanistan guerre

           Ces chiffres doivent servir, dès la seconde où on en a connaissance, à anéantir toute prétention d'intervention armée dans un pays étranger afin d'établir les droits de l'homme et la paix. L'image dont dispose aujourd'hui l'Occident dans les pays du Sud n'est que le fruit de l'histoire. Les États-Unis n'ont jamais cherché à acheminer la paix et la démocratie dans le monde arabo-musulman.

           Si, comme fer de lance, l'Occident investissait massivement dans les domaines cités précédemment, son image serait tout autre, les peuples du Sud ressentiraient moins de méfiance, et les « fanatiques » auraient toutes les difficultés possibles à le désigner comme un ennemi.

           Pour conclure, je laisse la parole à Erasme, qui écrit dans La Complainte de la Paix : « je ne calcule pas ici les sommes d'argent qui s'écoulent entre les mains des fournisseurs des armées et de leurs employés et entre les mains des généraux. En faisant le calcul exact de toutes ces dépenses, si vous ne convenez pas que vous auriez pu avec le dixième acheter la paix, je souffrirais avec résignation qu'on me chasse de partout. »

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article