Les poings et la plume

Publié le par Vescovi Thomas

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Une gueule atypique. Un regard parfois mystérieux, parfois ahuri, parfois d’une intense profondeur.  Sa vie ne ressemble à aucune autre, quoi qu’elle possède de nombreux clichés.  Cliché comme l’histoire d’un jeune issu d’un père algérien, polisseur chez Peugeot, et d’une mère soudanaise, qui grandit dans la cité des Grésillons, à Carrières-Sous-Poissy, dans les Yvelines.  Cliché comme l’obtention de deux CAP, maçonnerie et plâtrier-plaquiste, puis une vie enchainant les chantiers, avant d’être vigile pour le tournage d’un « film de banlieue » réalisé par Mathieu Kassovitz.  Lui qui rêve d’être artiste, il y a de quoi avoir la haine.

                Rachid Djaidani possède deux armes contre cette vie sclérosée. Son maniement des deux poings lui permet de décrocher le titre de champion de boxe anglaise d’Ile de France. Avec ses poings, il ne fait pas que frapper. Du moins, il frappe le papier, avec un style et une imagination qui nous envoient dans les cordes. Il combat les maux d’un quotidien avec des mots (elle est facile j’avoue…). 


Sa priorité, c’est être artiste.  Il assure des petits rôles puis entre dans la troupe théâtrale de Peter Brook, avec lequel il part en tournée durant cinq ans.  On peut s’imaginer que c’est là qu’il entame le façonnement de sa plume. Il épingle ses rôles, se sentant assez mal à l’aise dans les personnages qu’il incarne. Il décide donc avec un ami d’entamer l’écriture de sa propre histoire, une histoire authentique.  Le projet tombe vite à l’eau…. Vexé, il se renferme sur lui-même et entame l’écriture de Boumkoeur .


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A la base un scénario, ses feuilles noircies deviennent son premier roman. Publiée en 1999, l’œuvre est courte mais très efficace. NTM à la préface. Le talent est palpable à chaque page.  On ressent même une certaine facilité dans l’écriture, une aisance artistique : il dit l’avoir rêvé pendant 25 ans, puis accouché en une année, d'une traite. Le livre respire le bitume, il transpire la rue, mais tendresse et ironie s’entremêlent avec mélancolie et violence propre à chaque quartier populaire. 


Invité chez Bernard Pivot, il dit écrire pour exister. Plus de cent mille exemplaires vendus. Dans Boumkoeur, lorsqu’on atteint le point final, on sourit, on souffle, on jette l’éponge ! Rachid enchaine les plateaux télés. Les mauvaises langues le taclent d’être « le beur préféré des médias », le ramènent à son origine sociale et son parcours en l’accusant de ne pouvoir être l’auteur. Le Seuil, son éditeur, soupçonna même la présence d'un nègre. Rachid est touché, mais vit dans son monde, dans sa bulle, et rien ne peut le perturber.  Le bourdonnement médiatique ne l’atteint pas, du moins pas pour l’instant.  Ses interviews sont rares mais puissantes. Chacune de ses réponses, rapides et sincères, raisonne comme de la poésie.


 

 

La victimisation ? Très peu pour lui. La vie est un combat, il le sait et il l’hurle. Il n’y a pas de place pour le pleureur, la victime. Chacun doit se prendre en main, et se battre.

Par la suite, il enchaine les apparitions dans des téléfilms (Police District), des courts (la Chepor) et longs métrages (Osmose).  En 2001, il entreprend l’écriture de son deuxième roman. Prénommé Mon Nerf, l’ouvrage n’atteint pas le succès escompté. Rachid a pris tout le monde à contre-pied en évoquant Mounir, jeune vivant dans une banlieue pavillonnaire, et son trajet régulier chez son psychologue.


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La « banlieue », au sens péjoratif, n’est pas évoquée. Le talent est intact, le style quelque peu différent. Afin de consolider ses deux passions d’artistes, Rachid a filmé l’élaboration du roman. Les images sont rassemblées dans un reportage intitulé Sur ma Ligne (disponible sur internet : http://vimeo.com/8293581 ), sélectionné au 8e Biennale des cinémas arabes de l’Institut du Monde Arabe à Paris.   En 2007, le documentaire est soutenu par l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) au Festival de Cannes.  Sur Ma Ligne obtient même plus d’échos que Mon Nerf.


 

 

Il faut attendre 2007 et son troisième roman pour voir Rachid revenir sur le devant la scène. Viscéral.  Rachid renoue avec l’auto-description. On y suit Lies, jeune, banlieusard, boxeur, qui tente de trouver sa place dans une société dopée aux reportages sur les « Zones de Non-Droit ». Des histoires, des bouts de vie s’entremêlent. L’écriture est plus crue. Le phrasé garde le même impact : « La France nous baise sans nous dire je t’aime, pourquoi lorsqu’elle a ses règles, c’est moi qui saigne. » La couverture médiatique est importante, les ventes également. L’arrivée des élections l’étouffe, pas de paranoïa s’il vous plait… Même si…. Non. Passons.


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     Il enchaine avec deux road-movies diffusés sur France 4: Rachid au Texas puis Rachid en Russie. Dans le premier volet, il parcourt l’Etat de Georges W.Bush à mobylette, partant à la rencontre d’individus hauts en couleurs, un an tout juste avant l’élection de Barack Obama. La prédominance religieuse, les couloirs de la mort à Huntsville, comptent parmi les nombreux thèmes abordés. En Russie, le documentaire tente de répondre à une problématique simple : comment y vit-on près de 20 ans après la chute de l’URSS ? 


IMG_6555.jpgImage tirée du road-movie : Rachid au Texas, diffusé sur France 4


                Parallèlement, en 2008, Rachid a obtenu la Bourse Stendhal. C’est une aide financière visant à soutenir des écrivains ayant la volonté de partir à l’étranger pour réaliser un projet d’écriture. Il s’est envolé pour New-York.

                Rachid Djaidani se présente désormais comme un « écrivain, comédien, réalisateur, ancien boxeur… ». En réalité, ce qui compte, ce qu’il faut retenir, c’est que Rachid Djaidani est un véritable artiste.


 

Myspace de Rachid Djaïdani

Publié dans Culture

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