Rien ne sert de courir, il faut partir à point

Publié le par Vescovi Thomas

 

     Renversement de Moubarak et Ben Ali, le pouvoir algérien contraint à lever l'Etat d'urgence, manifestation massive au Yemen, mobilisation au Maroc et en Jordanie, répression féroce à Bahreïn et guerre civile en Libye... Indéniablement, nous vivons un moment historique. Pourquoi tant de temps pour revendiquer cette liberté ?

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            Depuis l'ère post-coloniale, il y a une accoutumance à voir les peuples arabes vivre sous des dictatures. De nombreux orientalistes, intellectuels, ont clamé « l'exception arabe ». Khaled Hroub, intellectuel gazaoui remarquable pour ses analyses du printemps arabes dans la presse anglaise, définit cette notion par le fait de prétendre qu'historiquement, culturellement et religieusement, les peuples arabes ne pouvaient se soulever pour la liberté, la démocratie ou l'égalité.

            On a été jusqu'à dépasser le constat, le fait politique de ces pays, pour établir un archétype du « régime arabe » : despotisme paternaliste, soumission à des autorités religieuses... L'État moderne se serait donc implanté dans ces pays uniquement sous son caractère répressif.

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            Les personnalités politiques qui ont accepté ces prédispositions sont les premiers qui aujourd'hui tentent désespérément d'installer à la Une de nos médias, toutes les inquiétudes possibles et inimaginables sur les effets collatéraux de ces soulèvements. En première ligne : les risques massifs d'immigration. Nicolas Sarkozy cherche ainsi à relancer son électorat frontiste en multipliant les messages d'alertes quant aux réfugiés qui pourraient arriver par milier à nos frontières. En bref : « n'ayez crainte, le président ne laissera pas ces hordes d'immigrées se répandre dans notre pays, assez infesté comme ça. » Je doute que durant les soulèvements dans le bloc de l'Est, en 1948, 1956, 1968, 1981 puis 1989, les responsables politiques ont osé à un seul moment semer les graines du « danger immigrationniste ». La raison est simple. A l'époque, on espérait l'implosion des régimes communistes, autoritaires et dictatoriaux, aujourd'hui on tente de masquer les échecs des soutiens sans faille accordés par nos gouvernements, de droite comme de gauche, aux dirigeants arabes à condition qu'ils se soumettent aux volontés de l'Occident.

 

            Mais alors aujourd'hui, qu'est-ce qui a changé ?

 

            Dans un premier temps, la menace islamiste a surement été l'argument le plus utilisée. Afin d'éviter qu'un pays ne devienne le refuge du terrorisme, on se devait d'aider, de soutenir des dirigeants qui tenaient le pays d'une main de fer. Rappelons que la réhabilitation du colonel Kadhafi sur la scène internationale s'est faite alors que ses milices massacraient les groupes islamistes qui se formaient à travers le pays, en 2004. Les revendications ont montré que les peuples arabes ne sont pas gangrénés par le fanatisme. Au contraire, la liberté et le droit à la dignité priment sur toutes les exigences. « la liberté et la dignité politique sont des aspirations communes à l'humanité entière, toutes nations et peuples confondues. Autrement dit, le moteur qui pousse les peuples à changer leurs conditions de vie relève des logiques historiques, économiques et politiques, et non d'une prétendue « essence » culturelle », Khaled Hroub.

             Par le biais de ces soutiens, les puissances et leurs entreprises pouvaient profiter librement des richesses qu'apportent ces pays.


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            Internet et ses réseaux sociaux ont joué un rôle indéniable dans ces soulèvements. L'accès au web a permis à ces populations une ouverture sur le monde, des contacts entre pays, entre nations. La propagande et le mensonge d'État ne pouvaient plus faire recette. Ces phénomènes sont visibles partout. Le développement d'internet dépasse bien souvent les possibilités coercitives des États. En Iran, la troisième génération, c'est à dire cette jeunesse qui n'a pas connu l'époque du chah ni la révolution iranienne, s'est mise à défier le régime islamique parallèlement à l'apparition et à l'extension d'internet.

 

            En Tunisie, Ben Ali avait permis à son pays d’avoir le plus important taux de scolarisations du continent africain : 92%. Les études supèrieures avaient connues une certaine démocratisation puisque 50% des tunisiens de 20 à 45 ans en ont profité. Cependant, d’une part cette éducation a permis à une plus large partie de la population à une ouverture vers l’extèrieur, à davantage de réflexions . D’autre part, 46% de ces jeunes diplomés n’avaient aucun emploi dix-huit mois après la fin de leurs études. 30% des tunisiens ayant entre 20 et 30 ans sont au chomage, ainsi que 50% des titulaires d’un master ou d’un brevet de technicien supèrieur. Parallèlement, l’oligarchie au pouvoir, rassemblant les familles Trabelsi et Ben Ali, baignait dans des fortunes colossales. On estime que l’ex-président tunisien possède une richesse personnelle d’environ 5 milliars de dollars. Celle de son ex-homologue egyptien, Hosni Moubarak, avoisine les 70 milliards de dollars.

           Dans Le Monde Diplomatique de février 2011, Serge Halimi écrivait : « une croissance inégalitaire, un chomage élevé, des manifestations réprimées par des appareils policiers obèses, une jeunesse instruite et sans débouchées, des bourgeoisies parasites qui vivent en touristes dans leurs propres pays. Les tunisiens n’auront pas raison de tous ces maux à la fois, mais ils ont soulevé le joug de la fatalité. » 

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            Il y avait également le « danger d'Israël » et la priorité absolue de combattre l'État hébreu avant d'entamer toutes réformes. L'Union sacrée était de mise, et toute division devait être sanctionnée. Or, les peuples n'ont pas été naifs dans l'incapacité totale de ses dirigeants à apporter une aide concrète aux palestiniens, et ils ont montré leurs volontés de refuser toutes concessions avec l’oppresseur. Avant son renversement, Moubarak avait dû réprimer dans le sang des grandes manifestations en 2009. Celles-ci avaient pour origines le maintien de l'accord israélo-égyptien sur le blocus de Gaza, donc le refus pour le successeur de Nasser et Sadate d'ouvrir la frontière menant à la Bande de Gaza, alors que celle-ci subissait l'opération Plomb durci, ses milliers de morts et crimes de guerre.

 

Je tiens à préciser que je ne suis pas l'auteur de la vidéo, donc pas responsable de la musique de fond, ni des images subliminales qui apparaissent par intermittences. Je n'en ai simplement pas trouvé d'autres relatant ce fait.

 

 

 

            L'histoire a montré à plus d'un titre que « la démocratie et la liberté ne constituent pas un obstacle à la volonté de faire face à des menaces extérieures ». Les États-Unis s'en sont moqués, et octroyées chaque année une aide de 2,1 milliards de dollars à l'Égypte afin de maintenir leurs intérêts et un régime névrosé. Lorsque les télévisions du monde entier montraient ces masses rassemblées sur la Place Tahrir, ces jeunes saccageant les postes de police, lieux de nombreuses souffrances corporelles, l'Occident ne pouvait plus tenir cette ligne politique, et les journalistes arabes s'en sont délectes, allant même jusqu'à être menaçants.

            L'écrivain irakien Aouni Qalamji déclara dans la presse anglaise : « c'est très drôle de voir que tout le personnel de l'ambassade sioniste au Caire a pris la fuite, alors que personne ne les avait pris pour cible. Nous ne sommes pas de doux rêveurs quand nous disons que la cause palestinienne reviendra sur le devant de la scène et qu'on relancera la lutte contre l'entité sioniste par tous les moyens, y compris la guerre. Et cela coutera cher à l'Amérique. » La politique de l'autruche, ou du soutien au « moins mauvais », risque donc de revenir comme un boomerang à la tête de nos gouvernements. Je ne pense pas faire un trop grand raccourci en illustrant mes propos par la récente démission de Michèle Alliot-Marie et le remaniement qui a suivit; ainsi que par les manifestations de tunisiens devant l'ambassade française à Tunis après que notre nouvel ambassadeur ait jugé les questions d'une journaliste locale « débile ».

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            Soyons sûr d'une chose, le monde arabe et les relations internationales ne seront plus jamais comme avant, car les peuples ont pris la parole et les places publiques au prix de nombreux sacrifices, et ils ne comptent pas les lâcher.

           

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