La démocratie après la révolution: Oui, mais avec qui ?

Publié le par Vescovi Thomas

 

     En Tunisie, le 24 juillet, le peuple devra élire une Assemblée Constituante. En Égypte, on annonce des premiers référendums constitutionnels pour le 19 mars, des législatives mi-juin, et enfin des élections présidentielles en aout. Zine Ben Ali est resté 23 ans au pouvoir, matant les tentatives organisationnelles de l'opposition. Hosni Moubarak a occupé le poste de président de l'Égypte durant 29 ans, imposant le même joug que son homologue aux résistants du régime du Raïs.

      L'élan démocratique qui s'est emparé des peuples est historique. Les tunisiens ont entamé une révolution sociale, qui s'est vite transformée en révolution politique vu l'ampleur de la mobilisation, et l'agressivité dont ont fait preuve les sbires de Ben Ali.


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      Et maintenant ? Quelle suite ?

 

      En Égypte, un premier embryon de revendication démocratique s'est formé en 2004 avec le mouvement Kifaya. Ce dernier rassemble des laïcs de diverses tendances : nassériens, libéraux... Leur premier fait d'armes remonte à décembre 2004 lorsqu'ils ont décidé d'organiser une marche au Caire afin d'exiger une démocratisation du pays. Fermement opposé à l'atlantisme de l'ex-président, aux défenseurs du Choc des Civilisations, et à Israël qu'il qualifie d'État « raciste », le mouvement a subi de plein fouet la répression des Forces de sécurités du régime. La preuve en est qu'aux dernières « élections » législatives, en novembre 2010, Kifaya fut absent.


Egypt Kifaya democracy movement elections demonstr-copie-1Mouvement Kifaya, lors d'un rassemblement en 2004

 

      N'oublions pas que c'est la Tunisie qui s'est soulevée en premier. A l'inverse de l'Égypte, le régime de Ben Ali, basé également sur l'oppression et la toute-puissance policière, interdisait la contradiction dans la presse, à la télévision et sur internet. Le Raïs était plus souple, si l'on peut dire. Cependant, le mouvement tunisien, comme l'explique la chercheuse Sarah Ben Néfissa, est plus mûr, plus politisé, dû à son fort taux d'éducation (92%) et d'alphabétisation (moins de 10% d'analphabètes, entre 30 et 50% en Égypte). Bien que les droits humains, la démocratie, soient au centre des revendications, il serait erroné d'imaginer une Tunisie sans discours communautaire et identitaire. Il existe un « communautarisme régional », qui a même été le fer de lance des prémices révolutionnaires.

      Le pays des pharaons est beaucoup plus divisé. Les discours religieux touchent les masses défavorisées car c'est souvent le seul message connu et disponible. Les classes instruites et estudiantines mettent en avant la justice mais insistent sur la nature sociale et constitutionnelle de leur cause, refusant pour le moment de faire émerger clairement les lignes d'un programme politique.


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      Concrètement, on assiste partiellement à une refondation, voire une création, des forces politiques tunisiennes et égyptiennes.

      En Égypte, certaines organisations restent interdites, comme le Parti Communiste Égyptien. Durant la révolution, le Parti National Démocratique, dont Moubarak est le responsable, s'est progressivement disloqué. Il a littéralement implosé. Jusqu'au 31 janvier 2011, cette formation faisait partie de l'International Socialiste. Aux dernières législatives, il a obtenu 420 sièges sur 518 (sic). Les dissidents du PND tentent actuellement de se reformer au sein du « Parti du 25 janvier ». Ils ont déjà obtenu le ralliement des élites, hommes d'affaires et de la quasi totalité des députés de l'ex-majortié présidentielle. Le PND s'appuie sur les conseils municipaux, qu'il tient presque à 100%, que le Conseil militaire n'a pas dissous.

      Parallèlement, les dirigeants des Frères musulmans ont rencontré ceux du Front National Démocratique (libéral économique) afin d'élaborer un mouvement commun et un programme crédible. L'opacité empêche pour le moment d'en savoir plus, mais la confrérie, menée par Mohamed Badie, a annoncé récemment la création du Parti de la Liberté et de la Justice.


images.jpgMohamed Badie


      Le 24 février 2011, Mohamed El-Baradei a organisé une rencontre avec des figures de l'opposition, de la jeunesse égyptienne et des intellectuels. Par la suite, ils ont annoncé la création de l'Association Nationale du Changement, et élaboré une liste de réformes politiques à mettre en place prioritairement. El-Baradei bénéficie d'une part d'un soutien international par son prix Nobel de la paix, et d'autre part d'une grande popularité par son retour en force en Égypte le 27 janvier, deux jours après le début des contestations.

      Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue Arabe, a annoncé sa candidature aux présidentielles. Il tente actuellement de rassembler autour d'un programme d'ouverture politique qui permettront à « n'importe quel égyptien d'être candidat ». En 2004, des dizaines de milliers d'égyptiens avaient signé un appel pour sa candidature.

      Il est encore compliqué de percevoir clairement les lignes et les différenciations idéologiques tant l'essor de l'échiquier politique égyptien est important. Néanmoins, l'absence d'une force socialiste, dû à la mise à l'écart des marxistes, qui permettrait un rassemblement des syndicalistes, comme le montre l'appel d'Hamdy Hussein, laisse encore perplexe.


 

 

      Du côté de la scène tunisienne, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique, membre de l'International Socialiste, parti de Ben Ali, a été poussé à la dissolution le 21 février dernier. La quasi totalité des forces sociales et politiques du pays sont rassemblées dans le Conseil national pour la protection de la révolution. Ce dernier est présent dans la Commission nationale des réformes politiques, censée prendre en charge l'après Ben Ali.

     Le gouvernement de transition, sous la houlette de Fouad Mebazaa, président par intérim, empêche la possible démarcation de leaders. Le 27 février, Ahmed Brahim, secrétaire général d’Ettajdid (centre-gauche postcommuniste) a été empêché de tenir une réunion publique à Sfax. Quelques jours auparavant, Maya Jribi, secrétaire générale du Parti Démocratique Progressiste (rassemblement complexe mêlant libéraux et islamistes progressistes) , a subi le même sort à Jendouba.

     D'autres mouvements profitent de la libéralisation progressive du pays pour se réorganiser, comme le Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie, dont le porte parole est Hamma Hammami. Ce dernier est célèbre pour sa lutte politique débutée dans la clandestinité en 1998. Il fut condamné à de maintes reprises, tant pour son appartenance à des mouvements marxistes non reconnus par l'État, tels que Le Travailleur Tunisien, que pour ses activités de journaliste au sein de son journal El Badil. Le PCOT fait partie de la coalition du 18 octobre aux côtés du Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés, du PDP et de petits partis islamistes. Nul ne peut prévoir la suite de cette alliance, car plus rien n'est pareil dans la Tunisie post-Ben Ali.

 

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Mustapha Ben Jaafar lors de sa rencontre avec le PS

      En effet, autrefois, on s'alliait aisément contre un ennemi commun. Aujourd'hui, il est très compliqué pour les organisations tunisiennes de ne pas s'effriter. C'est le cas de l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens. Seul mouvement contestataire, bien que limité à des réflexions internes, autorisé par Ben Ali, l'UGTT a longtemps été le fer de lance de l'opposition. Le 1 février 2011, une scission provoqua la création de la Confédération Générale des Travailleurs Tunisiens, emmenée par Habib Guiza.

      Deux autres individus sont à mentionnés si l'on souhaite percevoir l'ensemble de la « future » classe politique tunisienne. Le premier est Mustapha Ben Jaafar, fondateur et secrétaire général du FDTL. Il prend part au Gouvernement d'Union Nationale du 17 janvier en tant que ministre de la Santé Publique. Il démissionne le lendemain face aux manifestations massives dénonçant la présence dans ce gouvernement de ministres issus du gouvernement précédent. Il jouit d'une popularité non négligeable, et a été reçu récemment par le Parti Socialiste français.

 

 

     Enfin, évoquons Rached Ghannouchi, leader du principal mouvement islamiste tunisien : Ennahda. L'organisation a été officiellement légalisée le 1 mars dernier. Contraint à l'exil en 1991, Ghannouchi est revenu en quasi héros le 30 janvier après la défection du régime. Bien que les similitudes avec Rouhollah Khomeini, guide de la révolution iranienne, soient frappantes, le dirigeant a déclaré refuser de briguer un quelconque mandat, car agé de 70 ans. Il souhaite en revanche impulsé à son organisation une voie telle que celle de l'AKP, parti turc actuellement au pouvoir, c'est à dire un islamisme modéré, où « la démocratie et les libertés priment sur la Charia ». D'autres figures du mouvement peuvent néanmoins se hisser progressivement sur le devant de la scène. C'est le cas notamment de Abdelfattah Mourou et Hassen Ghodbani.

L-opposant-islamiste-tunisien-Rached-Ghannouchi--au-centre-.jpgPhotographie lors du retour de Rached Ghannouchi, et son arrivée triomphale

 

      En Égypte comme en Tunisie, la transition est imprévisible. Les deux ex-dictateurs ont empêché une réelle expression de la parole publique. Les peuples l'ont saisi, mais reste à savoir vers qui vont-ils désormais se tourner.

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