Vers un renouveau démocratique en Italie ?

Publié le par Christophe Ventura

     « Nous sommes un pays ensablé. » Ces propos ont été tenus par Mario Draghi, gouverneur de la Banque d’Italie et futur président de la Banque centrale européenne, au lendemain de la cuisante défaite du président du Conseil italien et de ses alliés de la Ligue du Nord – la Lega – aux élections municipales. Quelques jours auparavant, le 26 mai, la présidente de l’organisation du patronat industriel (la Confindustria), Emma Marcegaglia, déclarait : « la priorité pour notre pays est la croissance, après dix années perdues pour cause de divisions et de rivalités entre les responsables politiques des deux bords qui ont fait passer leurs ambitions avant l’intérêt général du pays ». La bourgeoisie financière italienne considère-t-elle, elle aussi, que le temps est venu de clore le cycle Berlusconi entamé voilà dix-sept ans ?


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     Le 30 mai, près du tiers des villes de plus de 15 000 habitants contrôlées par la coalition berlusconienne – composée du parti du chef du gouvernement, le Peuple de la liberté (PDL), et de la Lega – sont passées à l’opposition de centre-gauche. Des 133 communes concernées, la coalition du centre-droit n’en contrôle plus que 38 (contre 55 avant l’élection). Le centre-gauche en dirige désormais 83 (contre 73 lors de la mandature précédente). Dans le ressac, le Cavaliere et son parti, mais également la Lega, perdent des villes emblématiques : Milan, Naples, Cagliari ou Novara dans le Piémont.


     En toile de fond de cette séquence électorale, une sévère crise économique et sociale qui frappe un pays déjà éprouvé par les frasques de Silvio Berlusconi, de multiples affaires de corruption et une fragilisation continue des institutions démocratiques.


     La situation économique ne saurait expliquer à elle seule les résultats de ce scrutin et la nature d’une crise politique profonde et multidimensionnelle. Toutefois, on peut faire l’hypothèse que l’accélération de la dégradation des conditions d’existence de millions d’Italiens et d’Italiennes a pesé dans la consultation.

 

     Publié le 23 mai (dans l’entre-deux-tours), le dernier rapport annuel de l’Institut national de statistiques (Istat) consacré à « La situation du pays en 2010 » indique d’emblée que « dans la décennie 2001-2010, l’Italie a réalisé la plus mauvaise performance productive de tous les pays de l’Union européenne ». Le chômage a touché 532 000 personnes de plus sur la période 2008-2010, le taux de chômage augmentant de 6,7 % à 8,4 % de la population. Le Nord de l’Italie est significativement touché avec une contraction de l’emploi de 1,9 % ces deux dernières années, ce qui représente 228 000 personnes mises au chômage dans cette région moteur de l’économie du pays qui paraissait jusque là relativement préservée. Fait nouveau et aggravant, « l’augmentation a touché toutes les classes sociales et l’ensemble des territoires. De plus, le chômage de courte durée observé dans la période 2008-2009 s’est transformé, en 2010, en chômage de longue durée ».


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     A cela s’ajoute l’explosion de la précarité, notamment chez les jeunes de 18 à 29 ans, dont le taux d’emploi atteint à peine 42 %. En 2008, 6 jeunes sur 100 étaient employés en contrat précaire ; ils sont 16 sur 100 en 2009 (plus d’un million de personnes sont concernées au total, soit 30,8 % de cette catégorie).


     Enfin, l’endettement des ménages s’est accru de 1,9 % en décembre 2010 et de 2,6 % en janvier 2011, dans un contexte d’augmentation des prix à la consommation, notamment sur les produits alimentaires et les dépenses énergétiques. L’Institut conclut sobrement que 15 millions de personnes « en risque de pauvreté ou d’exclusion » vivent au sein de leur cellule familiale.


     Il existe donc quelques motifs objectifs au mécontentement populaire… Celui-ci atteint certes le gouvernement, mais également tout le système politique bipolarisé. On constate ainsi une montée de l’abstention (40 % au second tour, contre près de 32 % au premier) et de mouvements ouvertement contestataires de la classe politique en général, tel le Movimento 5 Stelle animé par l’humoriste Bepe Grillo. Ce dernier a capté en moyenne près de 5 % des voix au premier tour, avec des « pics » de 10 ou 15 %. En outre, des candidats « atypiques » ont été élus le 30 mai à Milan et à Naples. Ils avaient évincé les représentants du Parti démocrate (PD) lors des primaires organisées au sein des coalitions de centre-gauche avant l’élection (Giuliano Pisapia à Milan) ou au soir du premier tour (Luigi de Magistris à Naples). Et ce, sur la base d’un discours radical de renouvellement des pratiques politiques et démocratiques.


     La victoire des sociaux-démocrates découle d’abord de l’effritement important du vote pro-Berlusconi. A la suite de cette défaite, le président du Conseil a choisi de nommer à la tête de son parti son jeune ministre de la justice, M. Angelino Alfano. Celui-ci se voit ainsi confier la difficile mission d’affronter les élections législatives de 2013 alors même que l’alliance du PDL avec la Ligue du Nord risque de se fragiliser dans un proche futur.


     De leur côté, certains dirigeants du PD rêvent d’un « nouvel Olivier », adoptant encore une fois une stratégie qui avait conduit le parti au fiasco ces dernières années. Dans leur esprit, une telle coalition rassemblerait, sous la coupe des démocrates, les forces centristes de l’Italie des valeurs (la formation du juge Antonio Di Pietro) et du Troisième pôle (Terzo Polo). S’y ajouterait le parti de gauche Sinistra ecologia e libertà du populaire président de la région des Pouilles, M. Nichi Vendola. Pour sa part, la Rifondazione comunista préconise la construction d’un « Front démocratique  » sans le centre.


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     Mais c’est ailleurs que la démocratie italienne semble se régénérer. En effet, une prochaine échéance pourrait consacrer une nouvelle expression de l’implication populaire dans la vie publique, et ceci en dehors de l’élection de partis. Les 12 et 13 juin, les Italiens seront en effet appelés à se prononcer par voie d’un référendum sur trois sujets de première importance : l’abrogation de deux décrets-lois en vigueur relatifs à la privatisation de la gestion de l’eau dans les collectivités et à la prise en compte des intérêts des actionnaires privés dans sa tarification ; la possibilité d’annuler les dispositions législatives autorisant l’Etat à construire de nouvelles centrales nucléaires ; la suppression d’articles de la loi dite du « Legittimo impedimento », taillée sur mesure pour M. Berlusconi, qui permet au président du Conseil et à certains ministres de ne pas se présenter aux audiences pénales.


     Une forte participation – 50 % des voix plus une sont nécessaires pour donner au résultat du référendum un caractère contraignant – et un vote tourné vers l’intérêt général suggèreraient que la démocratie est peut-être en voie de revitalisation en Italie.

 

Tiré du Monde Diplomatique

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